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Avec 140 caricatnri
italiennes, Iranïaisei
dont 2 cDloriésB
\
\
CRISPI
BISMARCK ET LA TRIPLE-ALLIANCE
EN CARICATURES
\
IL A ÉTÉ TIRÉ DE OB) VOLUME
20 exemplaires numérotés et 'paraphés sur papier de Chine.
NO 7.
y
/
\
MON ANCIENNE lit
JOHN GRAND-ÇARTERET
GRISPI
BISMARCK ET LA TRIPLE -ALLIANCE
EN CARICATURES
PARIS
LIBRAIRIE CH. DELAGRAVE
i5, BUE 3OUPFL0T, 15
1891
Tous droits ttteiyéi.
/■
A M. ANGELO DE GUBERNATIS
PATftjOTE ITALIEN
AMI DE LA FRANCE
AUX VAILLANTS DESSINATEURS
DU DON CHISCIOTTE, DE VÉPOCA, DU FISCIIIETTO,
DU PASQUIXO,
Je dédie ce livre sur Grispi
le dernier des trois cheveu^ de la a Triplice ».
J. G.-C.
\
35F3P
L'honorable Crispi se mettant en route poar Rome.
{Don Chisciotte, 8 octobre 1889.)
AVANT-PROPOS
Esprit de ce livre. — L'impartialité est la règle de l'historien.
— Quelques documents pour Bismarck en caricatures. — De
l'utilité du document graphique.
Pas plus que pour Bismarck, il ne s'agit ici
d'un livre de haine. Je n'ai de rancune ni à
l'égard des hommes, agents plus ou moins cons-
cients de certains courants, ni à l'égard des peu-
ples. Quand on veut apprécier les événements
en philosophe, au moins faut-il savoir se placer
au-dessus des bassesses humaines.
J'ai toujours estimé, plus que jamais je pense
que si l'on imposait silence aux journaux ina-
vouables — ces perpétuels agents de discorde —
on rendrait un service considérable à la cause de
la paix sociale.
1
2 AVANT-PROPOS
\
Donc on ne trouvera ici aucune insulte, ni à
regard de l'Italie, ni à Tégard de celui que notre
sœur latine paraît avoir, considéré, un certain
temps, comme un homme d'Etat de haute concep-
tion. Certes, Crispi n'intéresse pas au même
degré que Garibaldi , ce « frère des mauvais
jours » à qui nous payons bien tardivement une
dette sacrée : sa figure n'a ni la même noblesse,
ni le niême désintéressement ; elle ne les a plus
tout au moins. Ce n'est pas le héros des temps
antiques, c'est le conspirateur parvenant à ses fins
après mille incidents; personnage double, mul-
tiple même, triple en tout cas, se pliant à tout,
changeant de peau avec une souplesse inouïe, et,
dans son ensemble, plus avide" de pouvoir que
SQucieux du bien public. Mais il ne faudrait point
pour cela méconnaître sa valeur.
Avec Bismarck le voici devant nous, brillant
météore à la lanterne éteinte. Comme Bismarck
je préfère l'étudier ainsi, au repos, en cet état
d'effacement plus ou moins momentané, parce
que j'estime l'instant plus favorable pour faire
passer sous les yeux du public les pièces du
procès.
Il ne s'agit donc point d'insulter lâchement à
V
AVANT-PROPOS 3
Taide de la plume ou du crayon un ministre tombé.
Trop de gens, déjà, se sont chargés de cette peu
enviable besogne. L'ennemi est à terre, on doit le
respecter. Il est même permis de Tadmirer si,
dai^s son infortune,^ il fait preuve de grandeur
d'âme. ^
Le succès obtenu par mon Bismarck en carica-
tures m'a, du reste, amplement démontré qu'on ne
faisait pas inutilement appel aux sentiments
élevés. Et si ce livre a été quelque peu tiré par
les cheveux, la faute en est non pas à l'auteur,
mais bien au tout-puissant ministre qui laissera
dans rhistoire un rayonnement tri-capillaire.
J'ai, il est vrai, contribué à augmenter la collec-
tion des caricatures bismarckiennes, et, sans avoir
jamais ni interviewé, ni visité le grand chancelier,
je me suis trouvé prendre place à ses côtés.
D'où certaines images qui arpuseront peut-être mes
lecteurs, et tous ceux qui, avec moi, recherchent,
aujourd'hui, le document illustré.
Pour ma part, j'ai été particulièrement sensible
aux marques de symj^athie qui me sont venues
de France et même d'Allemagne, comme j'ose
espérer qu'il m'en viendra, cette fois, de France
et d'Italie. Et ceci pour deux raisons.
AVANT-PBOPOS
Lorsque, en mai 1890, parut ce Bismarck
expliqué par l'estampe, il y eut, de part et d'autre,
un moment d'hésitation : les uns « espéraient »
un débordement d'injures — le genre de revan-
che cher aux braillards — ; les autres craignaient
un de ces ouvrages qui déshonorent toujours
celui qui s'en reconnaît l'auteur. En Allemagne,
AVANT*PROPO
certains libraires évitèrent de placer le volume
en évidence ; à Berlin , un médecin de mes
amis, alors au Congrès de chirurgie, eut quelque
peine à se le procurer. " Un livre sur Bismarck
avec des caricatures , venant ' de Paris , cela
doit être un pamphlet insultant », répétait-on
volontiers.
Eh bien non! La France, quoi qu'on dise, quoi
qu'on veuille faire, est, dans son ensemble, le pays
de la Béreine impartialité, des sentiments nobles
6 AVANT-PROPOS
et élevés. Que peuvent quelques brochures inju-
rieuses, quelques articles « d*aboyeurs » devant
les éludes de M. Amédée Pigeon ou de M. de Saint-
Mesmin dans le Figaro^ devant les ouvrages cou-
rageux, réellement français, de M, Victor Cambon
ou de M. Félix Narjoux, ces livres qui seront
l'éternel honneur (iu pays et de leurs auteurs?
L'époque des récits fantaisistes est passée; il
ne s'agit plus de tromper le public, mais bien de
réclairer.
C'est pourquoi, laissant de côté pour l'instant
les physionomies historiques comme Jeanne d'Arc,
comme les Napoléon, comme Thiers, qui, succes-
sivement, prendront place dans ma galerie des
personnages illustres « Vus par l'image », je con-
sacre à Crispi ce second volume où le document
dessiné prend une si grande importance.
Apprendre aux uns et aux autres ce qu'ils
ignorent, tel est le but de cette collection pour-
suivant par le livre le même but que le Figaro par
les intéressantes expositions de périodiques illus-
trés qui se succèdent chaque semaine, en sa salle
des dépêches. Aux Italiens je viens donc dire :
Voici de quelle façon les étrangers vous compren-
nent, vous apprécient, vous représentent; aux
AVANT-PROPOS
Français : Voici de quelle façon l'Italie personnifie
la France, voici comment la presse caricaturale
de la péninsule a combattu, ridiculisé, le ministre*
qui vient de tomber.
Au lieu de toujours désunir, mieux vaudrait
chercher à rapprocher. Au lieu de, sans cesse,
jeter de l'huile sur un feu mal éteint, au lieu de
reproduire avec force commentaires des articles
excitateurs, anti-français, anti-italiens, anti-alle-
mands, mieux vaudrait faire connaître de part
et d'autre le côté comique que l'esprit popu-
laire a su dégager des événements politiques.
Grossis par les journalistes reptiliens, les
moindres faits prennent une importance dérisoire.
Avec rimage, ils restent en place : les caricatures
sont à la fois plus topiques et plus concluantes.
Devant telle gravure qu'on retrouvera ici, le
peuple eût compris, et, désarmé par le rire, tout
esprit de rancune eût disparu. Comment en vou-
loir aux Italiens des « frasques » de don Ciccio *
quand on voit ces mêmes Italiens tourner en ridi-
cule avec un entrain endiablé les « crispinades »
du plus grand homme de la Trinacrie!
1. Diminutif napolitain du nom de Francesco. Crispi est
toujours appelé « don Ciccio » par les journaux humoristiques.
V
8 AVANT-PROPOS
Tout passe, tout casse, tout lasse,... tout
tombe, même les premiers ministres, à trois che-
• veux, à trois portefeuilles, à trois alliances.
Et c'est pourquoi l'image qui nous fait assister
aux péripéties des grandeurs et des décadences
humaines, est éminemment consolante.
N'avait-elle pas dès le mois de mars 1890 — il
y a une année — remisé Crispi dans Tarmoire
aux retraités à côté de ses amis Bismarck et Tisza?
Le crayon se faisant prophétique! Qui donc,
maintenant, osera ijiéconnaître son importance
sur les destinées humaines?
Un dernier mot, et ce sera pour remercier ceux
qui ont bien voulu nie prêter à nouveau leur
gracieux concours; d'abord les directeurs des
journaux illustrés dont les caricatures sont ici
reproduites très fidèlement, quoique réduites pour
la plupart dans des proportions considérables;
ensuite les artistes qui, comme Blass, Tiret-
Bognet, Moloch, Trewey — le silhouetteur aux
iantaisies amusantes — m'ont permis d'ajouter
au côté documentaire des compositions inédites.
Blass, le spirituel caricaturiste qui avait déjà
habillé d'une façon si pittoresque mon « Bis-
marck », a trouvé pour ce volume le vêtement
AVANT-PROPOS 9
qui lui convenait, en rivant au sol et en fixant
les uns aux autres par de triples anneaux, les
trois compères de la Triple-Alliance, Bismarck,
Grispi, Tisza. Sa couverture va encore avoir le
succès des vitrines.
Quant à Tiret-Bognet, ses allégories politiques
pleines d'allure et de mouvement, en nous rappe-
lant ce que fut la grande caricature, montreront
à tous ce que doit être le dessin satirique,'à
la fois œuvre d'art et de pensée. Puissent-elles
ouvrir la voie aux crayons dfi l'avenir!
John GHAPiD-CAnTEBET.
V
V ,
GRISPI
BISMARCK ET LA TRIPLE-ALLIANCE
EN CARICATURES
QUELQUES PARTICULARITÉS DES CARICATURES
ITALIENNES
Liberté de la caricature en Italie. — Violence des caricatures
contre Grispi. — Différences des genres. — Deux particu-
larités de la caricature italienne : l'androgynat et les rémi-
niscences romaines.
Les caricatures italiennes surprennent grande-
ment ceux qui ignorent les choses et les mœurs
de rétranger.
D'abord ces caricatures, par la persistance des
sittaques personnelles, indiquent un régime de
liberté que beaucoup croient incompatible avec
une monarchie, même libérale, même parlemen-
\
taire: ensuite, elles ont une allure, un caractère
artistique et surtout individuel que nous ne
12 CRISPI EN CARICATURES
sommes plus habitués à rencontrer en France.
La personne du Roi mise de côté, la presse ita-
lienne peut discuter les actes politiques du gou-
vernement, par la plume et p^ le crayon, comme
bon lui semble. Il faut rendre à Crispi cette justice
que s'il a été quelquefois peu tolérant à Tégard des
purnaux étrangers, il\ toujours eu Tesprit de se
»
laisser caricaturer sous toutes les formes par les
journaux de son pays.
Ceux qui voyaient en Crispi un dictateur
usant vis-à-vis de la presse de procédés arbi-
traires, se trompaient étrangement. Ceux qui vont
voir défiler, à travers ces pages, les plus amu-
santes compositions de la campiagne satirique
menée contre l'ancien révolutionnaire appren-
dront tout un côté de l'histoire européenne qui,
très certainement, leur avait échappé.
Vous vous étiez imaginé Crispi encensé d'un
bout à -Pautre de la péninsule, vous vous Tétiez
figuré trônant à l'ombre des platanes, mollement
étendu et bercé par des chants d'allégresse. Or
voilà que, devant les irrévérences, devant les
libertés du crayon, tout cela disparaît : Crispi, loin
d'être un Dieu, n'est plus que le ministre très
caricaturé d'un pays encore plein d'ardeur pour
PARTICULARITÉS ITALIENNES 13
les luttes politiques. Car là est la caractéristique
de cette imagerie, menant le bon combat pour la
liberté, mettant ses armes au service des idées
libérales contre les tendances autoritaires d'un
homme d'Etat. Il y a plus; dans la masse des
périodj^ques illustrés, je cherche vainement le
journal ayant défendu la politique crispinienne.
Là où les Allemands, soit par respectueuse
sympathie, soit par crainte des foudres Jupiter-
riennes, s'étaient évertués à ne présenter qu'un
Bismarck humoristique, toujours bon enfant, ange
de douceur que ses ennemis, par haine, transfor-
maient eh classique Barbe-Bleue, les Italiens, au
contraire, paraissent avoir voulu ridiculiser leur
tout-puissant ministre, sans, toutefois, jamais rien
m
publier qui pût porter atteinte à la dignité de
l'homme ou du pays.
Ce qu'ils ont visé c'est l'ambition, l'orgueil,
les tendances autoritaires, la politique même de
Crispi, et c'est pourquoi cette caricature a si
grande allure. On sent des crayons libres, aux
mains de consciences individuelles, des citoyens
prenant part à la lutte, et non des instruments
sous la dépendance de spéculateurs marrons bat-
tant monnaie avec des images satiriques au goût
o
i\ CRISPI EX CARICATIRES
du jour. Ces crayons ont une pensée individuelle :
ils .ne sont pas à la solde a d'entrepreneurs de
canards » faisant exécuter par de misérables
manœuvres des barbouillages sans nom.
En Italie, comme aux beaux temps de la carica-
ture française, c'est l'artiste qui est Tâme du
journal : on ne voit pas, spectacle attristant pour
nous, des journalistes boursicotiers ou des ex-
clercs d'huissier commander sur mesure des insa-
nités graphiques, sans dessin, sans esprit, et
repousser systématiquement tout ce qui a du
souffle, du mouvement, une recherche d'art et de
vérité.
Pour mon Bismarck en caricatures j'avais dû
recourir spécialement aux grandes images chro-
molithographiques du Papagallo^ les seules con-
nues du public français, parce que ces images
rendaient bien le côté international de la carica-
ture italienne; ici nous allons pénétrer plus avant
dans l'art satiiique de nos voisins, nous allons le
voir et dans les journaux hebdomadaires aux ten-
dances plus élevées, et dans la presse quoti-
dienne.
Ici, c'est le Pasquino avec Téja; là, c'est le Fis-
chietto avec Camille Marietti : deux crayons exer-
PARTICULARITÉS ITALIENNES 15
ces, deux esprits ouverts à toutes les formes du
comique. Pasquino, Fischietto^ avec le défunt 5jt?i-
rito Folletto sont les véritables revues illustrées de
la vie politique italienne : tout ce qui depuis qua-
rante ans. a intéressé ou agité le pays à un titre
quelconque se retrouve 'là, en images amusantes,
plus ou moins vives, mais jamais ordurières;
en lithographies grenées, de tous formats, sou-
vent traitées avec maîtrise; en grandes pages
mises en couleurs, visant sans cesse au tableau,
au décor, et produisant quelquefois les plus heu-
reux effets. Dans ce domaine plus étroit du métier,
on est étonné des résultats obtenus par les Ita-
liens avec des rouges mis à plat, habilement
mélangés aux blancs et aux noirs de leurs crayons
gras.
Et partout, dans tous les centres de quelque
importance, se sont multipliés les journaux sati-
rique^ apportant leur concours contre l'épopée
crispinienne : le Monello, YO di Giotto et bien
d'autres.
Ici, c'est le Don Chisciotte^ là c'est VÉpocay
deux quotidiens comme nous n'en possédons
aucun; Tun à Rome, l'autre à Gênes; l'un s'amu-
sant à annoter au jour le jour par de petites
16 CRISPI EN CARICATURES
vignettes au trait les frasques du grand homme,
l'autre lançant contre le terrible dictateur de
grandes compositions empreintes d'un soufQe
puissant et très habilement dessinées en vue de
TefFet à produire. La « Crispinade » se trouvera
ainsi avoir ses anecdotiers du crayon et ses pein-
tres.
C'est M. VaUsallo, un journaliste de talent, qui
dirige le Don Chisciotte, prodiguant son humour
et sa verve par la plume et par le crayon, esquis-
sant d'un trait des portraits-charge très person-
nels, faisant danser dans son Pupazzetto les grands
hommes de l'Italie comme les poupées d'un gui-
gnol. A YÉpoca, délia Valle, E. Sanesi, G. Amato,
Tomaselli signent les planches au travers des-
quelles on sent passer quelque chose de l'esprit
qui animait contiia Louis-Philippe les dessina-
teurs de La Caricature,
Qu'ils dirigent ou qu'ils soient dirigés,' qu'ils
cherchent l'anecdote, le grotesque ou l'empoi-
gnant, ces crayons sont donc inspirés. Ils con-
naissent l'importance du dessin; ils savent qu'ils
s'adressent à une race esthétique éminemment
impressionnable. Ce n'est point en mettant bas
les culottes des gens et en les faisant déposer le
nSOUVEIlTIlBE DU GBANDCIHQU
E MlaO-ACHOBATlCO-
CHiELATAimeSCO-POLITIOLTE CE
PAR l'iLIL'STHB ÉCUYE
. DOK CICCIO
Lu «présenlation a élé splendide. Le pu
priiaolé au lieu de miss Ella-Biolitli, anU
Le publia par déKrencë"etiïm Le"Voi"
l'on pool privoir ^<•e lurage éclatera aux
[Fischi
lie (ofl enlhousiasle, au débu
lenleroenl, la direction ayan
e très aimée, mias Bemsrdiua.
laisancosà l'égard du ditecleu
«0, 13 décembre 1890.)
• Orimaldi. sx-minislre des Snances, que
«èreut du nom de GrimaldiUo (le rouie»
dâp«li qu-un ™ul.il Taire prendre ï Criep
les journaux satiriques bapi
L des .oleurs). GioIItli était 1
/
\
\
RTtCULABITÉS ITALIENNES
long^ des murs des ordures de mauvais goût
qu'ils s'emparent de l'esprit public : c'est en
s'adressant aux imaginations, c'est en les capti-
%<
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vant par la couleur et par la grandeur du sujet.
Comme en tous pays, comme tous les hommes
politiques, Crispi passera par mille fantaisies, par
mille transformations : on verra des Crispi pâtis-
sier comme il y a des Bismarck portier ou des
20 CRISPI EN CARICATURES
Jules Ferry garçon de café ; il revêtira tous les
costumes, il se placera — tête de Turc — sur le
corps de maints animaux : autruche, girafe, élé-
phant. -
Ceci c'est le domaine habituel; c'est, si Ton
peut s'exprimer ainsi, la garde-robe internationale
de la caricature. Mais voici un point très parti-
culier à la satire italienne ; le changement ios
sexes, la facilité avec laquelle un homme poli-
tique, plus ou moins laid, devient une femme bien
bâtie. Rarement employé en France, — Thiers,
Jules Favre et Gambetta furent, je crois, les plus
désexualisés, — Tandrogynat se rencontre sans
cesse dans les images d'en deçà les Alpes. Les faux
appas viennent orner ainsi les poitrines les plus
nobles et les plus plates, les hanches se contour-
nentr l'attitude générale se féminise. Ici ce sera
Crispi qui promènera par la main, qui exhibera
tour à tour les « numéros » féminins de son cirque
politique ; là, ce sera lui-même qui se transformera
en Eve ou en déesse de la nature. Et il fera des
grâces, et son corps prendra des contorsions ser-
pentines. En France, on se contente de changer
le vêtement, la jupe se pose à la place du pan-
talon et tout est dit. En Italie, ces modifications de
PARTICULARITÉS ITALIENNES 21
sexe doivent être complètes : c'est ainsi que la
tête d'un illustrissime premier ministre pourra se
voir sur la charpente d'une Vénus.
Quoi qu'il en soit, tout indique chez les an-
ciens Latins une forte éducation esthétique, la
recherche du beau, le sens de la couleur et de
la composition; choses aujourd'hui bien perdues
en France où une basse caricature politique, trop
souvent, prend ses sujets dans le ruisseau et
trempe son pinceau dans la moutarde.
Du reste; dernière particularité, ce n est pas en
politique seulement que l'Italie cherche à faire
revivre le monde romain ; ses mœurs, sa littéra-
ture, ses arts sont encore imprégnés de réminis-
cences classiques. Tout naturellement, il y a là
une défroque spéciale dont les dessinateurs usent
plus ou moins suivant l'importance du person-
nage à caricaturer.
Et pour Crispi il sera fait une ample consomma-
tion de ces profils « augustes ».
^
n
LA FRANCE ET L ITALIE VUES FAE LE CRATO:^
DES DESSI^KATEURS
Susceptibilités italiennes. — Origine des rancones fnneo>ila>
tiennes; historique de U question. — Quelques mots sur
les caricatures contre Napoléon Ul. — L'Italie ne peut pas
en Touloir à la France des caricatures faites contre elle
dans tous les pays. — PersonniGcation de la France par les
dessinateurs italiens : le type de Nana. — L'Italie, grande
dame; la France, « dame capricieuse ». — Attitude et senti-
ments de Crispi à Tégard de la France.
Peut-on parler de Crispi sans toucher à
l'Italie? je ne le crois pas ; peut-on s'occuper des
choses italiennes sans, par cela même, entrer
dans certaines considérations franco-internatio-
nales? je ne le pense pas davantage.
Sur les caricatures italiennes nous allons
trouver la Gaule; sur mainte image française se
dresse Tltalie classique.
On ne saurait se soustraire à cet agrandisse-
ment forcé du sujet : l'homme appelle le pays.
Crispi, ministre de la Triple-Alliance, forcément
24 CRISPI EN CARICATURES
met en présence l'Italie et la France, forcément
amène les deux « sœurs ennemies » sous le
crayon des dessinateurs.
M» Félix Narjoux nous a dit, et j'ai déjà noté
le fait, que les Italiens se trouvaient blessés des
plaisanteries parisiennes sur eux et sur leur sou-
verain. Je crois cela d'autant plus volontiers
que, très souvent, les provinciaux eux-mêmes
se montrent assez mal disposés à l'égard de.
l'esprit boulevardier. En voyant certaines de
nos caricatures les Italiens se --sentiraient at-
teints dans leur amour-propre copame nation, et
dans leur idéal féminin, je veux dire dans le
type idéal qu'ils, ont créé pour leur patrie. La
question du beau, question à laquelle personne
n'avait encore songé! Ce point particulier peut
nous échapper, mais comme tout peuple, comme
toute agglomération humaine, nous avons notre
orgueil national : donc cette prétention ne doit
pas nous surprendre.
Toutefois, s'il ne s'jtgissait que d'articles _de
journaux ou de simples caricatures, si l'on ne se
trouvait qu'en présence de pures susceptibilités, le
désaccord ne serait pas grave. Les Italiens, qui
ont ridiculisé Napoléon III avec le plus parfait
LA FRANCE ET l'ITALIE 23
ensemble, ne sauraient nous, en vouloir éternelle-
ment pour quelques caricatures contre Hum-
bert I et Grispi, fussent-ils même représentés en
musiciens ambulants raclant du violon devant
Guillaume et Bismarck. Malheureusement, il faut
voir les choses sous un aspect plus sérieux, c'est-
à-dire sous leur vrai jour.
Et ici je ne saurais mieux faire que d'avoir
recours à M. Félix Narjoux qui, dans ses ouvrages
sur ritalie et sur Crispi, me parait avoir exposé
avec beaucoup de vérité, de tact et d'impartia-
lité — qualités essentielles en pareil cas — les
pièces du grand procès pendant entre les deux
sœurs latines. La gravité, l'importance du sujet
serviront d'excuse à Touverture de cette longue
parenthèse purement historico-politique.
« Le reproche que les Français aciressent en
général à la jeune Italie, dit M. Narjoux, celui sul
lequel ils insistent le plus vivement et qu'ils ré-
pètent avec le plus de conviction, est le reproche
d'ingratitude.
« C'est à la France que Tltalie doit son unité,
son indépendance; c'est le sang français qui a
coulé pour faire l'Italie unie et libre. Loin de s'en
souvenir, loiade nous tendre la main, de venir à
3
26 CRISPI EN CARICATURES
notre aide lors des mauvais jours, elle a fait
alliance avec nos pires ennemis.
« C'est là un thème aux développements faciles
et qui assure un succès infailLible à tous ceux
sachant s'en servir. Mais c'est un thème dange-
reux, qui prête à la discussion.
« Tout d'abord, si nous avons contribué à faire
FHalie une, nous n'avons pas été seuls à la tâche;
les Italiens y ont bien contribué pour quelque
chose. Garibaldi a conquis lé royaume de Naples
et la Sicile. La Toscane, l'Emilie, les Etats ponti-
ficaux, se sont soulevés pour se réunir au Pié-
mont. C'est à l'Allemagne que l'Italie doit Venise
et Rome dont la possession lui tenait tant au
cœur. Nous avons, pour notre part, conquis, de
concert avec les Piémontais, Milan et la Lom-
bardie. x
« Le point de départ de l'alliance franco-pié-
montaise a . été le serment fait à la Vente de
Milan par Napoléon III, alors qu'il était simple
carbonaro. Il avait juré, dit-on, s'il montait
sur le trône, d'aider ses frères lombards à expulser
l'Autrichien. Mis en demeure, de la façon la plus
énergiijue, de tenir son sermeat il dut s'exé-
cuter. Pour sceller l'alliance contractée, un
LA FRANCE ET l'ITALIE 27
9
prince français épousa une princesse piémontaise.
« Peu après, nous parlons en guerre et nous
nous mettons en campagne, ayant à nos côtés
nos amis piémontais et criant à toute l'Europe :
« L'Italie sera libre jusqu'à F Adriatique! » C'était
notre programme. Nous en avons rabattu et
avons bien fait, dit-on; nous sommes restés en
route, à moitié chemin, laissant les Italiens entre
l'espérance et la déception; à peu près dans la
même situation ijue des gens aflamés auxquels
on permettrait la vue, d'une table copieusement
"servie et qui, ensuite, devraient se contenter d'un
morceau de pain.
c< Il faut avoir vu Venise le soir du jour où des
pêcheurs, accourant à force de rames, racontè-
rent que les feux de la flotte française paraissaient
derrière le Lido. Il faut l'avoir vue, le lendemain,
lorsque les bâtiments eurent disparu, pour se
faire une idée de ce qu'est la joie d'un peuple
croyant avoir recouvré son indépendance, et ce
qu'est son désespoir quand il croit l'avoir perdue
pour toujours!
« De la conquête du Milanais, nous avons été
payés; notre service a reçu son salaire. La Savoie
et le comté de Nice sont devenus Français. Et,
28 CRISPI EN CARICATURES
pour remplir ses engagements, tenir parole à son
allié, rien n'a coûté à Victor-Emmanuel. Il a
cédé le lieu de sépulture de sa race, le lieu de
naissance du libérateur, s'aliénant de ce fait les
sympathies de tous les patriotes, amis de Gari-
baldi. »
Ainsi, échange de services, aide et protection
mutuelle, tel est jusqu'à ce moment le bilan de
la politique franco-italienne, politique reposant
tout entière sur la défense des idées libérales.
Depuis lors, que s'est-il passé? Les Italiens
voulaient aller à Rome; ils voulaient être maîtres^
chez eux comme nous le sommes chez nous; ils
voulaient surtout se débarrasser de leur « Avignon
papal ». Pour répondre à leurs désirs, nous nous
sommes faits les défenseurs du pouvoir temporel
comme si la France était toujours la « Fille aînée
de l'Eglise ». La persuasion, les influences pacifi-
ques n'ayant pas suffi à calmer les ardeurs ita-
liennes on a eu recours aux moyens énergique^ et,
suivant l'expression aujourd'hui historique, les
« chassepots ont fait merveille » contre nos amis.
If
Puis, malgré réclamations, malgré protestations,
nous sommes restés maîtres de Rome, pour
« assurer la défense des droits du*Saint-Siëge ».
t
LA FRANCE ET l'ITALIE 29
Un peu plus tard — cette fois les mauvais jours
étaient venus pour nous — nous avions pensé,
malgré Mentana, trouver Fltalie à nos côtés. Et
ritalie ne_s'est pas levée. Pourtant elle ne nous
avait pas oubliés : il ne faudrait point l'accuser à
ce propos d'ingratitude invétérée. Voici en effet
ce qui s'était passé :
« Les souvenirs diplomatiques », dit M. Félix
Narjoux, « constatent (^[u'après la déclaration de
guerre entre l'Allemagne et la France, Victor-
Emmanuel offrit à l'Empereur de tenir à sa dis-
position 300,000 hommes et de se mettre à leur
tête. Il demandait en échange, pour donner satis-
faction aux aspirations de son peuple, l'évacua-
tion de Rome par les troupes françaises. L'in-
fluence de l'Impératrice fit échoueî* la négociation.
Il lui sembla que l'abandon de la cause du pape
priverait les armées françaises de la protection
divine. »
Certes l'offre était acceptable : Henri IV, ce
1
grand politique, ne l'eût point repoussée. L'Im-
pératrice, elle, ne voulut pas sacrifier une messe
à 300,000 hommes. Telle est la vérité que l'impar-
tiale histoire enregistrera.
Or, malgré l'échec de d870, le parti clérical n'a
3.
30 CRISPI EN CARICATURES
pas désarmé. Il n'a plus les « chassepots », cela
est vrai ; mais il a ses organes à Taide desquels il
récrimine et il menjace. L'expulsion de Rome du
Piémontais est toujours un de ses articles de foi;
l'Italien ne Tignore pas et c'est ce qui Tirrite.
Ceci bien établi, quittons le domaine de l'his-
toire pure et ouvrons les journaux à caricatures :
ils vont traduire admirablement cet état d'esprit.
Jusque vers 1863 l'image est pour Napoléon III et
pour les Français : à partir de ce moment elle
ridiculise le souverain, elle combat notre influence,
« l'occupation masquée », comme l'appellera une
des grandes satires dessinées par Mata * . L'Em-
pereur devient le « singulier merle » ayant pour
cage la crinoline d'Eugénie ou le rat dont il faut
à tout prix débarrasser la botte italienne. Il n'en-
jôlera plus la jeune monarchie libérale : Gari-
baldi le montre du doigt à l'Italie alors qu'il fait
la cour à l'Espagne. N'est-ce pas lui qui rôde
autour 4e la gent papaline?
Qui émancipera l'Italie, qui la sauvera des
mains de la réaction? La Prusse. En vain Cham,
dans ses belles compositions du Charivari, lurré-
i. Mata, caricaturiste de haute valeur, qu*on a surnommé le
« Cham » de rUalie, est mort il y a quelques années.
LA FMÏCZ ET 1 :Ta1;£
pétera sur tons les tons : • Xwc^itei pu* k- Pn»-
sieDÏ r^ardei le Dmentut toih T^rrea ^«nt'
ment il prolè^ les EuUe« » : fn viïd 'ILhani loi
rappellera les sonrenirs de 1839- i«^ *-c<Mtls fris-
rsprjiêolcnl lltalie, leur •
çais gagnant des batailles et conquérant les
cœnrs ' ; l'Ilalie se seot forte, elle est pour la
Prusse, parce que la Prusse est contre le pouvoir
temporel du pape.
1. Le CAarîiiarî de l'ëpoque, libéral, eut des oarïcatjres d'uoe
BraDde allure, Uiiûours dirigées [dus ou moins ourertemenl
contre l'expédition de Rome et soulenant l'iialie dans ses
disirs d'us location.
•
32 CRISPI EN CARICATURES
Dès lors, à ses yeux, la France représentera la
réaction, x^ujourd'hui encore, à certains moments,
Ton verra ses caricaturistes diriger leurs traits
« contre Tesprit rétrograde du peuple finançais ».
Gomme l'Allemagne, l'Italie ridiculise par ses
images ce qu'elle appelle l'alliance de la Répu-
blique et du cléricalisme. Sur le drapeau français
elle brode la « pantoufle romaine », armoiries
papales, et elle invente une nouvelle triplice w tri-
colore, à la francese », la République en bonnet
phrygien donnant le bras au jésuite coiffé de
réteignoir et au Cosaque armé du knout.
Précieuse indication sur l'idée qu'on se fait de
nous à l'étranger.
Et maintenant, la question ainsi posée, revenons
au premier point, c'est-à-dire au grief que l'Italie
formule contre nous, contre la façon dont elle est
traitée par nos images.
De même que l'Angleterre se trouve person-
nifiée en un Mercure à la longue crinière, de
même l'Italie a été de toute antiquité figurée en
lazzarone, en pifferari, en joueur d'orgue, ou
bien en Napolitaine, suivant le type, partout
connu, des modèles d'atelier. Si elle nous en
veut de l'accoutrement qu'on lui octroie, elle doit
FRANCE ET L ITALIE
ea vouloir de même à toutes les autres nations.
^&W ^;^^^
M
^JÊrn^^mk!^
Wm
m
H
m-m .
^w|
car,^i Vienne et à Berlin, pays amis, pays de la
Triplice, elle n'est pas représentée autrement.
34
IISPI EN CARICATURES
Tantôt c'est une maritorne à ses fourneaux, tantôt
une pauvresse qui, sun sac à la main, mendie le
long des routes poussiéreuses; tantôt encore un
brigand calabrais détroussant les puissances, figu-
rées sous les traits de simples passants.
Or ce qui est offensant pour son amour-propre
national venant de contrées françaises, doit l'être^
au même titre, venaut des autres contrées étran-
gères. Qu'elle regarde les journaux anglais d'avril
1891 : elle verra comment la traitent les carica-
turistes anglais à propos de ses démêlés avec les '
États-Unis. Dans le même numéro du Moonsfâne
. LA FRANCE ET l'ITALIE 37
OÙ sous le croissant habituel du journal figure
M. de Rudini \ une grande composition montre
le roi Humbert jouant de l'orgue et faisant danser
un singe devant M. Blaine.
Donc, à ce point de vue, l'Italie, ce semble, ne
saurait avoir aucun grief particulier contre sa
grande sœur latine, à moins qu'elle ne mette
encore sur le compte de l'esprit boulevardier les
satires des crayons anglais ou allemands.
A notre tour, voyons de quelle façon on nous
habille de l'autre côté des Alpes.
La France, pour les dessinateurs italiens, c'est
le coq aux braies gauloises, c'est la République
en bonnet phrygien ayant crête et queue de gal-
linacé, tantôt avec des allures de conquérante,
tantôt, le plus souvent, avec des allures de
cocotte.
La R. F. c'est Nana, beau brin de fille, peu
prude, aux gestes cavaliers, la poitrine au vent,
les jambes à l'air. Cette « nanifîcation » de la
France, générale en quelque sorte à l'étranger,
est peut-être un hommage rendu à notre littéra-
ture, maïs je ne sache pas que ce soit là compa-
1. Numéro du 18 avril 1891.
38 CRISPI EN CARICATURES
N.
raison fort honorable pour notre dignité nationale.
En tout cas nous pourrions, en la matière, nous
montrer aussi susceptiblies que les Italiens, d'au-
tant plus que ces derniers ont soin de donner à
leur mère patrie une tout autre allure.
En effet, si la France est une femme légère,
bonne fille du reste, et d'un physique agréable,
ritalie, elle, non moins gentille, personnifie la
femme honnête. Droite, toujours correcte d'attin
tude, la couronne en tête, elle se drape dans sa
majesté. C'est une femme sérieuse, s'occupant de
ses affaires, de ses enfants, ennemie du bruit, et
qui, volontiers, vivrait en bonne intelligence avec
sa voisine si elle n'était pas aussi extravagante.
Quand on a des mœurs irréprochables, on ne
saurait se compromettre! Donc la correcte Italie
et la Gaule « éncrêtée » se trouvent souvent en ^
présence sous le crayon des dessinateurs. L'Italie
respectueuse des traités, ne désirant que la bonne
harmonie entre les nations; la France turbu-
lente, d'humeur difficile, faisant parler d'elle plus
que de raison. C'est la « dame capricieuse », c'est
Féternelle gêneuse. N'a-t-elle pas devancé, décon-
certé l^s aspirations italiennes en prenant Tunis? v^
Ne cherche-t-elle pas à mettre dehors les ouvrier^
L'on croit, cependïBt, qne «i la Prussien al " monsieur Criapi i
aJlBient poor de bon. la Fruca mettrait Le pln> grand empcesHment i
partie d« U TripUca aveo >aa ami Le Cosaque.
{Fiichieno, 33 septembre ISDO.)
• Ny*
i ET L ITAIII
italiens qui envahissent la Provence, qui viennent
jusqu'à Paris? ^
Pour traiter avec une personne aussi hirsute,
mieux valent des défenses que des gants. De là
les trois~ pointes de
Bismarck. ComJiien
n'en faudrait-il pas à
la pauvre Italie pour
qu'elle puisse se dé-
fendre ! Du reste, \
personne sage et de
bon - conseil, elle^
cherche, sans cesse,
à retenir, à diriger
l'enfant terrihie au a«^»i«™rpX°-monM,"ru f^cT'"
cerveau détraqué. (FuMeito, i «tobre isso.)
Ici elle lui dit : « Tu «ïévrais bien mettre un
frein aux esprits de parti qui te montent à la
tête », Là, tandis que Carnet et Crispi, les deux
jardiniers nationaux, arrosent, côte à côte, leurs
rosiers, elle lui fait remarquer les vauriens qui,
derrière elle, sèment des orties. Or, les vauriens
ce sont les journaux excitateurs. Assurément, on
ne saurait voir, en ces images, des intentions
hostiles ; plusieurs même affichent hautement des
42
EN CARICATURES
désirs de paix, de conciliation. « Nous nous
sommes donné l'accolade fralernelle sur mer, in-
sinue la toujours gracieuse Italie : pourquoi ne
nous entendrions-nous pas aussi sur terre? » Et
die fait des avances, même en matière commer-
ciale, la grosse raison des difTérends, le point noir
(Pa,çui,
à. l'horizon du ciel frEÎhco-italien, Et elle déclare
que si la France voulait entrer dans une nouvelle
triple ou quadruple alliance, elle ne verrait, quant
à elle, aucun mal à cela.
Malheureusement, elle le reconnaît elle-même,
il y a un obstacle, Crispi, la hèle noire de la
« dame turbulente »; Crispi que la France charge
de tous les crimes, qu'elle accuse de ^ire le
porte-monnaie, dont elle réclame la tête sur un
LA FRANCE ET l'ITALIE 43
plat d'argent; Crispi dont la chute sera pour elle
un jour d'allégresse publique, qu'elle eût, avec
une joie sans pareille, traîné sur la guillotine au
nom de la liberté et de la fraternité.
Crispi est tombé, abandoimé par ses fidèles.
Lltalie, toujours correcte, montre la « petite Gal-
lia » exécutant en Thonneur de cet événement
tant désiré un royal cancan, ou clouant solide-
ment dans sa bière don Crccio avec force inscrip-
tions, ftwce de profundis.
On sait avec quelle violence le reproche de
misogallisme a été formulé contre Thomme d'Etat
italien : chaque jour, pour ainiSi dire, la presse
française a publié sur lui des notes désobligeantes.
Ceci l'Italie ne manque aucune occasion de le
rappeler.
S'il faut en croire M. Narjoux qui, impartia-
lement comme toujours, a mis sous les yeux du
public les pièces du procès, il y aurait beaucoup
d'exagération dans ces griefs et, pour le prouver,
notre auteur publie qtrèlques extraits des discours
de Crispi, en 1881, en 1882, en 1885.
En ces extraits on voit Crispi se déclarer heu-
reux de tout ce qui pourrait survenir de favorable
à la France et appeler de tous ses vœux l'accord
CRISPI EN CARICATURES
LItaU —Tu VOIS je viens de te ri- Ire le i as âge libre :
n'est-ce pas là une preuve de bonne volonté et de fraternité
me permettant d'espérer la réciprocité?
La Fi-ancf. — Tant que tu ne m'apporteras pas la tète de
Crispi el de Bismarck, il le faudra abaisser la tienne si tu
veux faire entrer tes marchandises chez moi.
{Fischiellù, 3 décei
9.)
LA FRANCE ET l'ITALIE 45
entre les gouvernements, entre les citoyens des
deux pays. On le voit également à la cour d'Aix,
où il venait en 1885, eomme avocat, faire cette
pompeuse profession de foi : « Je suis ici avec le
cœur italien, avec Famour de la France. »
Tout cela c'est le bon miel des déclarations
officielles,!' éternelle histoire de ces amis qui vous
font force courbettes par devant et vous déchirent
à belles dents par derrière. Aussi M. Narjoux, par
la publication de lettres personnelles, non desti-
nées au grand jour, cherche-t-il à nous démon-
trer que le Crispi, homme privé, se trouve
entièrement d'accord avec le Crispi homme
public, que ce que Thomme écrit dans Tintimité
est conforme à ce qu'il affiche coram populo.
Je laisse à d'autres le soin de prononcer en
dernier ressort.
Pour ma part, je ne veux que retenir l'image
suivante, importante elle aussi, puisqu'elle est
italienne, — car s'il y a de l'autre côté des Alpes
conséquences, le malaise financier, la crise immobilière, la misère dont
souffre le pays... Quant à nous, ajoutent-ils, la chose nous touche peu ;
elle doit nous être indifférente, elle ne nous cause ni pertes, pi dommage.
« Alors pourquoi la prendre si fort à cœur? pourquoi nous occuper avec
tant d'ardeur d'une chose étrangère à nos intérêts ; et pourquoi en vouloir
à ritalie d'un tort qu'elle se fait à elle-même, sans que nous ayons à en
souffrir? Si la logique était, à notre époque, une chose en faveur autre-
ment qu'en paroles, ce serait bien l'occasion d'en tenir compte. »
CRISPI EU cabicatub:
des gallophobes, il y a également des gallophiles
\
1
m
1
H ^
(Epoca, 30 mai 1889.)
— ot parce qu'elle fut publiée peu après la célé-
bration de l'anniversaire des Vêpres siciliennes,
en 1882.
LA FRANCE ET l'ITALIE 47
L'ex-ministre prétendait avoir ouvertement pro-
testé contre toute pensée d'agression à Tégard de
la France et, deux mois après, de nondbreuses
vignettes italiennes — celle-ci n'est point isolée
— le représentaient comme l'ennemi le plus
acharné de la France.
Que penser? que croire? -
Crispi est, par excellence, Tambitieux, l'or-
gueilleux. J'ajouterai un orgueilleux d'espèce
spéciale, affligé de la maladie de l'imitation. Son
idée constante a été de vouloir jouer au Bismarck,
d'enfler la voix, de se poser en ogre, en homme
terrible. En 1882, il n'était plus ministre — on
n'ignore pas à la suite de quelles afl'aires intimes
il dut donner sa démission * — il cherchait donc
une occasion, un événement pour reconquérir la
position perdue.
Tout le monde connaît l'effet produit sur les
masses par l'évocation d'un spectre quelconque
— politique ou social — quand on sait l'agiter à
propos; et à ce petit jeu Crispi était passé maître.
Très certainement, le Bismarck italien a voulu
voir ce qu'il pouvait obtenir de son public en
l.n avait été accusé de bigamie et se défendit victorieusement
contre cette accusation.
tô
CRISPI EN CARICATURES
surexcitant son patriotisiAe, en remettant sous
ses yeux les hauts faits du passé, les actions
d'éclat et surtout les souvenirs des guerres d'in-
' dépendance.
En 1888, le bon apôtre s'est fait ermite : il est
Espérons que cet échange de bons procédés
prendra pas On aven le changement de niioiatËre.
(Patqaino, 3 mnn 1880.)
ministre; son ambition est satisfaite. En 1882, il
fallait remonter à l'assaut de ce pouvoir à peine
possédé. Tous les spectres n'étaienWls pas bons à
agiter, dans la chaleur de l'improvisation, alors
surtout que la langue se prête si facilement aux
exagérations de geste et de pensée, et quand il
LA FRANCE ET l'ITALIE 49
- - - _
s'agit de faire mousser un patriotisme de date
récente.
Je n'accuse nullement Crispi. Je constate seule-
ment qu'en 1882 les crayons des dessinateurs ita-
liens le représentent comme ennemi de la France.
Eu 1889, il est vrai, tout serait changé. Crispi
aime cette même France un peu, beaucoup,...
passionnément. Voyez avec quel enthousiasme il
lui offre son cœur; voyez comme il est galant! Que
ne ferait-il point pour elle? Si cet amour est quel-
que peu intéressé, la vignette du Fischietto fera au
moins le bonheur de M™® Adam. Car si Crispi
apporte son cœur — et quel cœur! — à la dona
mobile, c'est que la dona mobile a, dans son tablier,
de quoi satisfaire amplement cet adorateur.
La vérité est que la*« petite Gallia » s'est tou-
jours méfiée des allures tapageuses et matamo-
resques de don Ciccio et qu'à son cœur — don
platonique — elle eût bien préféré sa tête *.
Et quand l'Italie sur les caricatures du Pas-
1. Les journaux ont publié tout récemment (avril 1891) une
nouvelle lettre de Crispi adressée à un de ses amis à Paris,
M. Comini. On y lit ce qui suit relativement à la France :
« On a accrédité en France une légende sur moi. On a déna-
turé mes paroles, mes sentiments; on a méconnu les aspira-
tions et les principes de liberté dont je suis animé, et cela
d'une façon qui a nui à la France et à l'Italie en rendant diffi-
cile un accord entre les gouvernements des deux pays. Ancien
5
50 CRISPI EN CARICATURES
quino et du Fischietto lui dit : « Tu dois être satis-
faite, maintenant, enfant terrible », m'est avis
qu'elle voit juste.
Puisse le départ de Crispi être le signal, le
premier g^erme de la réconciliation franco-ita-
lienne !
soldat de la démocratie, j'aime tous les peuples et j'en ai tou-
jours défendu les intérêts.
a On a cherché à faire croire que je voulais faire la guerre
à la France, que je voulais sa ruine. Outre que la France est
assez forte pour ne pas nous craindre, j'estime que ce serait
une iniquité de parler de guerre, une folie que de chercher
à détruire une nation dont l'existence et la grandeur sont
indispensables à l'équilibre européen.
« J'ai beaucoup d'amis en France qui connaissent mon
cœur, je ne m'occupe pas du vulgaire, et j'attends que le
temps méjuge.
« Je m'en tiens là. »
•
Qu'on relise les lettres publiées par M. Narjoux. On verra
que c'est toujours la^même missive, la même leçon apprise par
cœur, la même déclaration destinée au voyager à travers les
colonnes des journaux européens. Cela peut être sincère, mais
c'est, au fond, du pur lieu commun.
m
BISXAKCE ET CKISPI
DÎTersité des deux typ«s. — L'4sâr>?Uû*xi des «fecix noms est
la suite de rentreme de Varzm. — Même reaTer^ês^ les deux
ministres n'ont entre eax aoeaa p»jîat de r^^scembUnce.
Kon a sourent mis en parallële Bismarck et
Crispi. A-l-on jamais mis en présence les points
de contact?
Tons denx ont la pleine calvitie : tous deux ont
la moustache plus ou moins broussailleuse : tous
deux ont de la poigne, au physique et au moral.
Le poing, lorsqu'il tombe, s'abat lourdement. A
part cela, je cherche les ressemblances.
L'un est tout d'une pièce, c'est une manière de
géant, un arbre taillé en pleine forêt germanique.
L'autre, onctueux, insinuant, a du vif-argent
dans les veines : c'est un agité qui, sans cesse, se
passionne et s'excite.
L'un eut une jeunesse bruyante et coula des
jours heureux. L'autre passa ses belles années à
J
52 CRISPI EN CARICATURES
forger des conspirations. Et il s'en flatte. En 1877,
ministre de Tlntérieur de S. M. Victor-Emmanuel,
ne disait-il pas à un journaliste : « Voyez-vous,
je suis un vieux conspirateur et l'espèce des bons
conspirateurs est rare. Il n'y en a eu que trois en
ce siècle qui soient dignes de ce nom : Mazzini,
Napoléon III et moi. »
L'un représenta les privilèges de race et tout
un système d'aristocratie militaire; l'autre est
d'émanation populaire, il est le résultat de la
sélection qui s'opère naturellement parmi les
individus.
L'un n'a jamais varié : sous quelque forme que
ce soit, il a toujours été l'homme du célèbre
axiome : « la force prime le droit », il a toujours
été par principe le défenseur-né des classes diri-
geantes. L'autre, jadis sans fortune, chassé de
pays en pays, ballotté dans la vie, ne paraît pas
avoir eu des principes plus stables : tour à tour
chef d'insurgés, mazzinien, fabricant de bombes,
chemise rouge, secrétaire d'Etat du dictateur
Garibaldi, commis voyageur politique à la re-
cherche d'interviews, il a fini ministre — et quel
ministre! à triple portefeuille!! — d'un de ces
souverains dont il disait jadis : « Les rois ne
BISMARCK ET CBISPI 53
feront jamais rien pour le peuple dont iU ont tou-
jours été, dont ils seront toujours l'ennemi. »
L'un est un monarchiste socialiste, t'aulre est
un révolutionnaire royaliste. Il garde la Répu-
blique par devers lui comme un épouvantail pour
le jour où il aura à se venger.
A ceux qui estiment que les tèles de Bismarck el
de Crispi, vues de haut, se peuvent confondre
(Paijurno. 1889.)
L'un a été réellement individuel, imposant h son
souverain une politique qui, souvent, blessa ses
sentiments intimes; il a été Bismarck, c'est tout
dire. L'autre, toujours-ondoyant, soucieux avant
tout de se maintenir au pouvoir, ne s'aventure
qu'à bon escient. Assurément, quoi qu'aient pu
raconter certains journaux à la mauvaise foi
proverbiale, il n'est point l'auteur du fameux
traité de la Triple-Alliance ;'il n'a fait que l'obser-
ver et l'appliquer au mieux de ses intérêts. Il
54 CRISPI EN CARICATURES
I
s'est rangé du côté de TAlleinagne pour asseoir,
sur des bases solides, son autorité contestée et
antipathique au souverain, parce que l'influence
allemande prédominait à la cour lors de son
arrivée aux affaires. « Le bon vent venait d'Alle-
magne », écrit quelqu'un qui ne lui est point
hostile, M. Félix Narjoux, « c'était-TÎ^ce côté que
Crispi devait s'orienter. Qui, là-bas, pouvait le
servir? Qui pouvait être l'instrument dont il avait
besoin pour faire changer les dispositions des
souverains à son égard, transformer en bienveil-
lance leur froide réserve? »
Les événements ont répondu par le voyage de
Yarzin, par l'entrevue avec M. de Bismarck, en-
trevue — que ne donnerait-on pour en posséder
le compte rendu sténographié! — dans laquelle
la finesse italienne paraît avoir eu raison de la
duplicité borussienne. Crispi, qui avait à cœur les
sarcasmes du grand chancelier en 1877, sut ma-
nœuvrer en maître. Une seule chose surprend,
c'est de voir, en 1887, chez le ministre tout-
puissant, celui qui avait dit à Palerme le 24 sep-
tembre 1879 : « Nous avons été humiliés à Berlin
et traités comme le dernier peuple de l'Europe;
nous y avons été bernés, déshonorés. »
BISMARCK ET IHIISPI
Alors, pourquoi le voyage de 1887, ce voyage
qui a donné à la Trîplice un nouveau relief,
une nouvelle force? Pourquoi? On vient de nous
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Retirés des aflaires.
le dire : parce que Crispi avait besoin d'un appui,
d'un protecteur de haute envergure, El peu lui
importait d'aller le chercher là où son pays avait
été » berné, déshonoré ».
56 CRISPI EN CARICATURES
Dans le fait, c'est cette entrevue qui a uni de
si intime façon les noms de Bismarck et de Crispi;
c'est elle qui a mis à la mode la recherche des
points de contact entre les deux gouvernants;
c'est depuis elle qu'on s'est amusé à écrire Crispi-
marck, qu'on a appelé le mmistre italien un
Bismarck sans le casque et sans les trois poils.
Supprimez l'entrevue et Crispi sera caricaturé
comme tous les ministres passés, présents ou futurs.
Aujourd'hui, les deux politiciens sont tombés.
Nouveau point de contact, disent ceux qui tien-
nent à la ressemblance quand même.. Voyons.
Bismarck a été remercié, mis à la retraite par
son souverain. L'élève a dit au maître : « Je ne
veux plus de la politique Bismarck; je veux ma
politique à moi, Guillaume II ». Crispi a été ren-
versé par sa Chambre, par ses fidèles. Ici, décision
de haut, voFonté nettement exprimée; là, simple
coup de majorité , mouvement de mauvaise
humeur ou de lassitude. Un empereur qui
s'appelle Guillaume II ne nappelle pas un mi-
nistre dont les vues personnelles le gênent; un
Parlement fait et défait à sa guise, appelle ou
renverse suivant les courants qu'il subit. C'est
ppur lui jeu d'enfant.
■i<KAX<iK zr :3i~î:
Et les cftasi^ra'xs -it <■>« «i^cx jémîs»>?as
sont aussi aaîtvîes i^b» «iûfiwote^. tts à la
En Allemagne. Surprise électorale-
retraite, Bismarck doit s'efTacer, disparaitro, so
perdre dans la foule : il ne lui est pas pitrmis
d'opposer sa politique à la politique du souverain,
car ce aérait presque un crime de lèsc-ma-
58 CRISPI EN CARICATURES
jesté. Crispi, au contraire, ayant perdu sa majorité,
n'a qu'à reprendre la direction de cette opposition
dont il fut si longtemps le chef écouté. Qu'il se
retrouve une majorité, quelle que soit sa nature,
et, de nouveau, il sera au pinacle. Ainsi vont les
chosies.
Qui sait, cependant, si les événements ne pren-
dront pas une direction absolument différente !
Peut-être verrons-nous Bismarck, depuis 1860
défenseur-juré de la couronne de Prusse contre
toutes les velléités d'indépendance parlementaire,
finir en révolté, en conspirateur S donnant ainsi le
1. On sait que le prince de Bismarck s'est laissé porter
candidat à l'élection du cercle de Geestemunde en Hanovre. On
connaît également le résultat de cette élection qui fit grand
bruit et qui suscita, dans tous les camps, de vives polémiques.
Le professeur Delbrùck avait résumé ainsi la situation dans un
article des Preussische Jahrbûcher, revue d'un esprit particu-
lièrement sérieux :
« Si le prince de Bismarck échoue, ce sera une honte pour
le pays qu'un tel homme subisse un pareil affront; s'il triomphe
ce sera un malheur, car de deux choses l'une, ou il renversera
le gouvernement et arrivera ainsi de nouveau au pouvoir, ce
qui sera contraire à la constitution monarchique ; ou il sera
écrasé par le gouvernement, et quelle fin lamentable ce serait
là pour un tel homme! Pour les hommes de la taille de M. de
Bismarck, il n'y a qu'une alternative : gouverner ou se taire. »
Or le prince de Bismarck, quoique nommé au scrutin de
ballottage, n'en a pas moins subi un premier affront. Il
triomphé, mais amoindri. Révolté, dès aujourd'hui, que sera-
t-il demain? Le professeur Delbrùck avait raison : c'est quand
même une fin lamentable.
SHARCK ET CRIE
spectacle peu commuD d*un fidèle sujet émancipé
sur ses vieux jours.
Peut-être, par opposition, verrons-nous Grispi,
le conspirateur breveté, finir en petit saint Jean,
en parfait rentier, en vulgaire Prudhomme.
Quelle mine pour les caricaturistes !
Bismarck conspirateur , avec le feutre , les
guêtres, le poignard du brigand calabrais, Grispi
grand pontife de la majorité, faisant la roue dans
les salons du Quîrinal ; non, nous ne verrons
point cela, car ce serait par trop drôle. Une telle
somme d'humour n'entre point dans l'humaine
nature !
Et, d'autre part, quoi qu'il arrive, Bismarck
restera toujours un des esprits les plus machia-
véliques, une des personnalités les plus puis-
60 CRISPI EN CARICATURES
santés du siècle. A peine renversé, Crispi semble
déjà oublié. Il est vrai que le personnage va
s'agiter, se remuer; mais, comme pour Jules
Ferry, le noir continent sera, son Tonkin. lies
deux hommes d'Etat les plus en évidence de
cette fin de siècle, en Italie et en France, auront
pérLpar leur politique coloniale.
Il fut le point noir à l'horizon de la troisième
République, et je crois que celle-ci a pour beau-
coup contribué à sa renommée internationale.
Comme Bismarck, chose assez caractéristique,
c'est par et contre la France qu'il a grandi.
Ces deux « gallophobes >> ne devraient pas tant
en vouloir à la vieille Gaule, puisque, sans elle,
ils n'existeraient pas.
Mais bientôt peut-être, Crispi ne sera même
plus un point noir, ni une tète d'épingle : ta figure
du dictateur italien se sera effacée.
Seul, Gavroche qui ne perd jamais la mémoire
des gens, se souviendra du monsieur à qui man-
quaient, pour être un Bismarck de race et non
de contrebande, les trois cheveux professionnels.
IV
LES PORTRAITS DE CRISPl
Formation et accentuation du type. — Crispi en portraits
dessinés. — Crispi observé par M. Jacques Saint-Cère et par
M. Narjoux. — Fantaisies humoristiques du Pasquino sur la
tête de Crispi.
Droit, pouvant passer pour grand, par suite de
sa taille élancée, très vert, la démarche assurée,
tel apparaît Francesco Crispi, âgé, on ne s'en
douterait guère, de soixante et onze ans.
A trente ans, lorsqu'il était l'enragé politicien
dont on a, de toutes parts, rapporté les exploits,
d'épais cheveux noirs bouclés — chevelure de
Sicilien — encadraient son visage ; une fine
moustache ombrageait légèrement la lèvre; les
yeux, largement ouverts, avaient Texpression
ardente. L'ensemble, si l'on en juge par d'anciens
portraits, ne manquait pas d'un certain charme.
Le conspirateur qui faisait l'effroi des carabiniers
de sa patrie — à cette époque, ils n'arrivaient
6
62 CRISPI EN CARICATURES
pas toujours trop tard — devait faire en même
temps la conquête des belles Italiennes et des
jeunes blanchisseuses. C'était absolument roman-
tique. Il y a là un Crispi de mélodrame, un jeune
ténor des Vêpres siciliennes du xix* siècle, dont
malheureusement nous ne pouvons juger que par
à peu près. -
Vingt-huit ans plus tard, une barbe aux poils
durs encadre le menton; la moustache est deve-
nue un buisson broussailleux collé là comme un
bourrelet postiche — une vraie moustache de
faux-nez — ; Tœil rond, très gros, semble vague.
Et, particularité qui ne contribue pas peu à
donner à l'ensemble un aspect singulier, la mous-
tache se détache, noire, sur un collier de barbe
déjà blanc. L'homme vient d'être nommé ministre
de l'intérieur : c'est quelqu'un par la situation,
encore personne comme physionomie. Aucun
rayon lumineux n'éclaire du reste le visage dont
l'expression est quelconque : si ce n'était un
avocat, ce pourrait être, tout aussi bien, un indus-
triel enrichi.
Mais, dix ans après, le type s'est dégagé, l'atti-
tude extérieure paraît s'être modelée sur l'in-
dividu intime; ce n'est plus ni un jeune premier,
LES PORTRAITS DE CRISP:
ni un personnage politique hésitant, ne sachant
comment se maintenir au pouvoir: c'est le maître,
celui qui commaDde, qui entend être obéi.
d'après u
Et, ma foi, il a une certaine allure : le ne^ impé-
rieux, les narines au rent, la tête droite, !e focies
développé à la César. L'œil sera doux ou sévère;
la moustache maintenant bien plantée sur le
\
64 CRISPI EN CARICATURES
visage rasé, tombe en blancs flocons, légèrement
broussailleux. Les mains, du reste soignées, indi-
quent à la fois, la volonté et le besoin d'autorité.
L'abord est facile; l'accueil, dit-on même, sait
être souriant. D'aucuns veulent voir en lui un
charmeur, dont toute la rudesse ne serait qu'à
fleur de peau. A la finesse des attaches répondrait
la finesse de l'esprit.
La particularité la plus piquante, la voici :
Crispi est un Italien mélangé d'Arabe, tout comme
Bismarck est un Allemand mélangé de Borusse.
Au point de vue de la race, l'un est extrême sud,
l'autre extrême nord. Au point de vue de la
physionomie générale, l'un n'a que les mous-
taches pour rompre l'unité du visage ; l'autre est
tout sourcils et tout moustaches. La volonté,
l'énergie empreintes sur le visage de l'homme
d'État italien forment le contraste le plus absolu
avec Pair dur, sévère, rébarbatif, de l'homme
d'Etat allemand.
L'un tient du hérisson avec ses terribles avan-
cées de sourcils et de moustaches; l'autre produit
quelque peu l'effet d'un œuf, à la coquille historiée.
L'un a du fer et du brouillard, l'autre de la
pleine lumière; l'nin est gris, presque terreux
LES PORTRAITS DE CRIS
de tonalité; l'autre est d'une riche polychroHlie.
Et maintenant que J'ai ainsi esquissé la figure
qui va défiler devant nous en une succession
d'images caricaturales, -je cède la parole à ceux
qui me paraissent avoir tracé le meilleur portrait
physique et moral de
l'homme d'État ita-
lien.
« M. Crispi homme
privé n'est pas du tout,
oh! mais pas du tout
le Crispi que l'on
s'imagine en France,
écrivait M. Jacques
Saint-Cère dans le
Figaro. Grand, mince, d'une agilité surprenante
pour un homme de soixante et onze ans, se
remuant, se frottant les jambes, vous serrant
fortement le bras entre le pouce et l'index quand
on lui présente une objection et comme s'il vou-
lait vous introduire de force les idées qu'il
défend, i! a l'air d'un bon vivant; il rit volontiers
de ce qu'il dit et de ce qu'on lui dit : la voix est
très calme, douce quand il parle italien, un peu
rude quand il parle le français qu'il connaît à
66 CRISPI EN CARICATURES
fond, mais qu'il prononce avec un fort accent
italien, cherchant ses mots et traînant sur les
dernières syllabes; est-ce pour voir sur la figure
de son interlocuteur Teffet qu'il produit ou est-ce
pour préparer la phrase suivante?
« La bouche est grande et encore bien garnie,
la figure est longue, les joues sont pleines et rasées
de près, le nez est fort, dominant toute la figure
au-dessus d'une moustache blanche très hérissée,
très courte; le front est dégarni, la tête aussi,
pas un cheveu ne l'empêche de briller et de mon-
trer qu'elle rougit aussitôt qu'il s'irrite ; les yeux
sont perçants, intelligents, changeants, divers,
leà yeux d'un homme très fort, très retors, très
roublard. Mais il leur manque quelque chose!
M. Crispi n'a pas de sourcils. Et aussitôt qu'on a
vu ce qu'il manque à cette physionomie, on trouve
à qui M. Crispi ressemble : il ressemble à M. de
Bismarck ' sans sourcils, c'est-à-dire sans ces
appendices formidables, terrifiants, qui donnent
à la physionomie de l'ex-chancelier ce je ne sais
quoi de sauvage, de dominateur, de fascinant.
« Et cette ressemblance une fois constatée, je
crois bien qu'on a M. Crispi tout entier. Très fin,
y^ très intelligent, très italien, très avocat, il n'a pas
LES PORTRAITS DE CRIST
besoin des sourcils qui donnaient à l'autre l'air
très fort, très brutal, très allemand, très soldat!
M. Crispi m'a tout l'air de vouloir charmer ses
interlocuteurs, M. de Bis-
marck voulait les terrori-
ser. »
Yoici dans son physique,
dans ses mouvements, et
jusque dans les ondulations
du corps, un Crispi bien
campé sur ses jambes.
Tout en constatant que le
Crispi d'aujourd'hui ne res-
semble guère au Crispi d'au- '
trefois, chose asseznaturelle,
M. FélixNarjouxen son livre " "'*''*''"°' * ""''"' *^'">
si documenté, si sincère, si patriote, sur le ministre
tombé, donne un portrait absolument identique
quant aux grandes lignes. Il insiste surtout sur les
points suivants, intéressants entre tous puisqu'ils
servîrontà constituer la particularité des croquis ita-
liens : le front démesurément agrandi, les cheveux
très rares, la moustache rude et blanche donnant
à la ligure une apparence martiale avec laquelle le
teint rosé de la peau contraste étrangement.
68 CRISPI EN CARICATURES
Voici, d'autre part, quelques appréciations à
retenir si Ton veut avoir, dans tout son relief,
Thomme d'État italien :
« Crispi est fait pour dominer, il a en lui la
nature d'un maître. La domination est dans son
tempérament; il impose sa volonté. L'opposition,
la contradiction l'irritent : au lieu de répondre
aux arguments de ses adversaires, il les attaque.
« Quand les journaux modérés rendent compte
d'un de ses discours, il n'est question que de ses
emportements, de ses dures apostrophes, de ses
violentes sorties, de l'insolence de ses ripostes, de
ses défis audacieux, de ses gestes de possédé! Il
y a, là dedans, un vrai très exagéré. Ce qu'on ne
dit pas, c'est que Crispi connaît son public, sait
comment il doit lui parler et comment le traiter.
« Nul n'a osé aller aussi loin que lui. Nul n'a
mieux su tirer parti des circonstances, trouver
l'occasion, saisir le moment favorable pour pré-
senter ses idées et les faire accepter. Il a fini par
s'imposer lui-même.
« Après avoir prononcé une de ces phrases.^
sonores, dont l'effet est certain et qu'on retrouve
dans tous ses discours, Crispi s'arrête; on le
couvre d'applaudissements; il écoute et laisse
par 1> niuitraiùme IloUana en 1987.
LES PORTRAITS DE CRISPI 71
^•^m^^^^^^^ ■- ^i^^—^^M^M^I^^^-^^— ^■^^^^^^^^^^^^— Il ^^^l^iM^^^^— I ^■^^^^^^^^^^^— ^^^^^^^^^^^^B^— ^^^.^^^^i^^^^^^^^
errer, sur ses lèvres, un sourire d'une expres-
sion particulière; on ne le lui connaît qu'en ces
moments-là.
« Parfois, à la Chambre, il rappelle Bismarck
qui, assis à son banc, affectant d'écrire, de ne
prêter aucune attention à ce qui se passe, à ce
qui se dit autour de lui, redressant tout à coup la
tète, interrompant Torateur par quelque brutale
apostrophe : Vous vous trompez. — Vous faites
erreur. — C'est un mensonge. — Ce n'est pas
vrai.
« Crispi, lui, affecte le même dédain pour les
orateurs qui l'attaquent; sa nature, toute d'action,
l'empêche de rester en place ; il va, vient, cause,
et, le moment venu, s'élance à la tribune. La
contrainte qu'il s'est imposée déborde. Il ne cher
che pas à s'assurer la bienveillance de l'assem-
blée ; il ne cherche à l'amadouer ni par son sou-
rire, ni par d'élégantes tournures de phrases. Il
s'impose, et, les bras croisés, attend un moment
de silence. Alors il lance sa première phrase,
longuement cherchée, étudiée avec soin, et, les
bras ouverts, les mains tendues, il se tait, prépare
la période suivante. Puis, son sujet l'emporte, il
n'est plus maître de lui ; les phrases se succèdent
72 CRISPI EN CARICATURES
courtes, rapides; chacune d'elles contient un mot
qui frappe, qui retient l'esprit et auquel les
accents de cette belle langue italienne prêtent un
charme particulier. »
Après rhomme physique, l'enveloppe exté-
rieure, le vêtement. A ce point de vue je ne sais
pas meilleur portrait qiie celui ici reproduit.
Ministre bourgeois d'une monarchie libérale et
parlementaire, M. Crispi est en bourgeois correct
et cossu : chapeau de soie, redingote, gants, il a
tout ce qui constitue le parfait gentleman et, en
plus, tout ce qui indique je ne dirai pas seulement
ritalien, mais le Méridional. Ici encore M. Jacques
Saint-Cère a bien vu; le portrait graphique est
appuyé par le polirait littéraire.; la plume explique
le crayon :
« Très correct dans sa tenue presque anglaise,
redingote à revers de soie, cravate blanche,
chaussettes de soie, donnant l'impression d'un
homme qui prend son tub tous les matins, les
mains soignées, rien ne dénoterait l'Italien dans
son extérieur, n'étaient les nombreuses bagues
ornées de pierres de couleur qui brillent à tous
ses doigts, n'étaient des boutons de diamants qui
ornent sa chemise, qui scintillent, qui jouent à la
L'ArniQUE CHispiNiBNHE, d'après le ■ Livre Vert i.
(Dewn de Tiji, Pas^uim, 1889.)
• Rsprodoolion dlr»la de l'arigioBl en cooleor (tiré eu yart pour fair
■Uuiion >a LiTie otfloiel do goaTeniemïnl italien].
LES PORTRAITS DE CRISPI 75
lumière pendant qu'il parle, qui attirent les
regards, qui ont l'air de vous dire : « Tu sais, il
est expert dans l'art de jouer des mots, il fascine,
ses pensées ont des dessous pointus comme nous,
il aime le clinquant. Il est Italien. »
A vrai dire, tout le monde aujourd'hui me
paraît quelque peu « italien », car je ne sache pas
que les Allemands se privent de bagues à pierres
de couleur — leurs doigts en sont chargés, — ni
de boutons de diamants à la chemise, ni de
chaînes à breloques sautillantes. Mais à cela près,
et je veux bien admettre pour un instant que la
mode du clinquant et du clinquaillant soit venue
d'Italie, ce portrait du vêtement, esquissé par
M. Saint-Cère, équivaut à une excellente photo-
graphie.
Il ne manquerait plus à notre galerie que le
Crispi des réceptions officielles, le Crispi en cos-
tume de ministre — avec le bicorne à plumes, le
frac brodé, Tépée — l' ex-garibaldien doré sur
tranches et chaussé de légers escarpins, Tex-ré-
volutionnaire se faisant admirer dans les salons
du Quirinal. Or, ce grand seigneur, les carica-
turistes italiens se sont souvent amusés à le
représenter, mettant sans doute une douce ma-
76 CRISPI EN CARICATURES
lice à « gentilhommiser » rancien irréconciliable.
Si ce n'est point, à proprement parler, son
portrait qu'ils donnent ainsi, c'est encore moins
une caricature : la satire réside dans le fait et
non dans une exagération quelconque des traits.
Correct, droit, bien planté, tantôt avec lltalie vis-
à-vis de laquelle il figure comme un fils devant sa
mère, tantôt avec sa chère Afrique, sa création à
lui, il est véritablement homme du monde. Tel on
peut le voir ici, s'appuyant sur la plantureuse
reine du noir continent, et esquissant un sou-
rire, éloigné de toute intention grotesque.
Quand on prend du Crispi on n'en saurait trop
prendre. Du reste certains côtés de Tindividualité
humaine ne peuvent être réellement observés que
sous une forme humoristique. C'est pourquoi je
joins aux portraits , photographiques les amu-
santes fantaisies du Pasquino. De face, de dos,
de profil, de trois quarts, l'ex-ministre apparaît
ainsi en des poses moins correctes, mais avec
un caractère d'intimité, avec un laisser aller qui
n'excluent point la ressemblance. Ce Crispi a dû
être vrai à certains moments, alors qu'il s'étu-
diait moins ou quand il se croyait à l'abri de
tout crayon indiscret.
LES PORTRAITS DE CRISPI
Crispi TB de («ce. De profil, à
n
[s qiuHa, à giuche. De profil, k gauche.
78 CBISPI EN CARICATURES
Il y a quarante ans, Grandville s*était exercé à
prendre des physionomies de personnages vus
d'un cinquième étage; ces études de perspective
du haut d'un balcon n'étaient grotesques que
par leur imprévu, par leurs siiiguliers efifets
d'optique, tout comme les images reflétées par
les boules ou les glaces convexes. Les Italiens ont
voulu dans le même esprit nous donner un Crispi
dont les raccourcis étonnants se traduisent en
surfaces planes. Après cela il sera facile de dégager
la caractéristique pittoresque de Thomme, et l'on
pourra suivre toutes les transformations, toutes
les attitudes i?iultiples que le crayon des observa-
teurs humoristes fîL subir à l'ancien ministre.
Un crâne à trois poils, des sourcils et des mous-
taches, voilà Bismarck. Une boule^ luisante, des
moustaches de vieux grognard, un bosquet de
cheveux blancs au bas du crâne, — le classique
bourrelet des vieillards, — voilà Crispi.
L^IMAGE ET CRISPI AVA5T 1887
Pauvreté de Fimage arant ISSO. — Ni portraits, ni caricatures.
De très bonne heure, on le sait, Testampe alle-
mande a vu Bismarck, parce que, de bonne heure
aussi, Bismarck fut une Tolonté et une puissance.
Cfispi, lui, resta longtemps sans figure détermi-
née, si bien que la caricature ne put trouver en lui
un type. Il a beau soulever la Sicile en 1848, être
une des têtes de l'expédition des Mille en 1860,
puis vice-président de la Chambre en 1865, puis
fondateur de la Riforma en 1868, jusqu'en 1877 il
ne compte pas pour l'image. C'est une personna-
lité de second ordre, un comparse.
En 1863 le journal // Lampione de Florence
publie un almanach, les « Strenna-Gàribaldi ».
Toutes les individualités du parti garibaldien et de
la démocratie italienne sont là : Giovanni Acerbi,
Alberto Mario, Giuseppe Mazzoni, Pietro Gian-
80
CRISPI EN CARICATURES
\t
none, Giuseppe Dolfi, Antonio Martinati, Agos-
tino Bertani; seul, chose étrange, Crispi n'y figure
point.
Je cherche également sa tête, mais en vain,
parmi Içs portraits-charge des célébrités ita-
liennes que dessine alors Téja^et
dans les journaux locaux déjà si
nombreux. Il faut parcourir des
années entières du Pasquino, du
FîschieUo, du Spirito Folletto
pour trouver, de-ci de-là, quelque
petit croquis sans grand carac-
tère. Telles ces vignettes repré-
sentant plusieurs personnages du
jour costumés pour le carnaval
de 1 868. Là, aux côtés de Cevinini
Tarlequin, de Massari le bénis-
seur, de Minghetti le docteur, de Depretis l'ana-
baptiste, de La Marmora le chevalier de la triste
figure, de"Ratazzi la victime, on voit Crispi Tln-
dien. Quoique peu de chose, c'est un document,
d'autant plus que cette qualification se retrouvera.
Ici rindien, plus loin le Parthe : on voulait viser en
lui risolé, rirrègulier, sujet à lancer des flèches.
Après 1870, la moisson n'est guère plus riche.
Crispi l'Indien.
{Spirito Follet lo, 1868.)
l'image et crispi avant 1887
Et cependant seize ans durant, c'est-à-dire de 1860
IHtio. — HegMTje cea gen»-'* c
1. La motion Sanguinetti avait pour but la dis<
veau de la loi sur la mouture.
2. Tizio et Cajo sont des personnages de la comédie italienne
que l'on Tail mouvoir un peu comme notre Prudhomme aulre-
fois, ou comme Sctiulze et Miiller dans la littérature satirique
allemande. \
82 CRISPI EN CARICATURES
à 1876, il avaijt été le chef le plus actif, le plus
constant des idées libérales et de la gauche parle-
mentaire. Mais non, Grispi... crispait, Timage le
rejetait, ne le trouvant pas intéressant.
Esprit souple, ondoyant, très italien par le fait,
Grispi avec ses jopinions mitigées, se promenait
un peu à travers tous les partis avancés. Ge manque
de fixité, quoique purement à la surface, puisqu'il
cherchait dès ce moment à créer « son parti »,
fut préjudiciable à Texpansion de sa personnalité.
Mais aussi quelle force, quelle puissance cela
ne devait-il pas lui donner par la suite !
En 1877, lorsqu'il obtint enfin le portefeuille
objet de ses vœux, ce fut encore peu de chose;
mais dix ans après, en 1887, lorsqu'il revient tout-
puissant, ce sera une levée générale de tous les
crayons. Et, dès ce moment, laissant de côté les
autres célébrités politiques descendues de leur
piédestal, là caricature illustrera les hauts faits
de Francesco Grispi, à Texclusion de tout autre.
VI
LES CARICATURES PERSONNELLES SUR CRISPI
Crispi-César. — Crispi-Christ. — Tout le monde Crispi. — Crispi
partout^ — La coifTure Crispi. — Crispi seul député. —
Crispi seul ministre. — L'homme-Crispi. — Le cigare Crispi.
— Crispi et sa couronne de nuit. — Crispi gendarme.
D'après une légende calembourdière du Pas-
quino^ Bismarck représenterait Tâge de fer, Crispi
Tâge de volonté, Antonelli Tâge de quatre-vingt-
dix ans.
L'âge de volonté./... d'orgueil, et de suffisance,
ajoute le Fischietto,
Ce n'est point en efifet par la modestie que brille
le Pape-Radical, le Proconsul César, celui qui,
volontiers, eût posé en axiome de droit public ces
formules tyranniques : « Quand je parle on doit
se taire » — « Quand j'ordonne on doit obéir »,
César-Crispi est également Crispi-Atlante : seul,
il entend gouverner le monde, portant sur la tête
ses ministères.
84 CRISPI EN CARICATURES
Avec lui, pas de lutte possible j tous les pre-
miers sujets de la politique sont réduits à mordre
la poussière. Avaler un sabre, avaler des étoupes
enflammées, qu'est-ce cela? « Lui » il soulève
un palais avec ses dents.
Quel homme, quel génie! Lui c'est « Lui », le
grand, le seul. Tunique, le paon à la roue multi-
colore, Vexcelsior de^Palerme, le triomphateur, le
nouveau Christ.
L'entrée de Charles- Quint à Anvers, de Mackart,
se transforme, sous le crayon du Pàsquino, en
promenade de Crispi à travers le monde. Il est
sur un éléphant, tenant l'Italie dans ses bras,
tandis que l'Europe et l'Afrique, à ses pieds, lui
tressent des couronnes. Et en avant la musique!
Le Capitan Fracassa sonne de la trompette; la
Riforma * bat la grosse caisse.
Que les méchants tremblent, que les bons se
rassurent! Il est le père du peuple, il est le Christ.
Sous une forme plaisante le spirituel Don Chis-
ciotte nous présente ainsi ce phénomène « Ciccio-
Crispo, notre Seigneur ». Ecoutez la bonne parole :
« De tout temps, la Providence a eu pitié des mal-
1. Ces deux organes sont, en quelque sorte, les journaux
officiels de Crispi.
CARICATVHES PER*0\SELLE? 51B CRISTl 83
heureux. Autrefois, elle leur eoTora le Chrisl;
aujourd'hui elle a donné Crispi à la pauvre
Italie.
u Était-elle assez à plaindre cette helle contrée,
la patrie du divin Pétrarque? Des miaislres sans
'. 7 décambra ISS»,)
énei^ie; un Parlement n'ayant pas conscience de
son rôle. Grave était Ta situation ; Crispi surgit,
choisi par la Providence pour mettre fin aux maux
du pays. Crispi, Cristo : la similitude des noms
indique la ressemblance des actions, si extraordi-
naires que mille Bonghi ' no suffiraient pas à
les transmettre à la postérité.
86 CRISPI EN CARICATURES
« Avec quelle humilité ne s'est-il pas entouré
de petits ânons, se réchauffant à Fhaleine de leurs
n£f«eaux aux louanges insufflatrîces, et leur don-
nant, en échange, de l'avoine.
" « Lui aussi, avec sa parole inspirée, il confondit
les doctes, ne s'inspirant dans ses lois que de l'éga-
lité et de la justice sociale.
« Et s'il n'a pas, à l'exemple du Christ, chassé
les scribes du Temple , sachant au contraire
profiter de leurs arguties, comme le Christ, du
moins, il a toujours généreusement pardonné aux
Madeleines qui avaient beaucoup péché et beau-
coup aimé..»
Et voyez jusqu'à quel point la ressemblance
est complète. Quand le Christ vint, tout le monde
se fit Christ. A la Chambre, quand Crispi parle,
tout le monde devient Crispi, la droite se confond
avec la gauche, la gauche ne se peut plus distin-
guer de la droite, l'honorable Boccarini se con-
vertit à Crispi, l'honorable Cadronchi se fait
Crispi, l'honorable Bonghi se transforme en
Crispi, l'honorable de Rudini, lui-même, qui l'eût
cru! arrive par lettre cachetée à l'effigie de Crispi.
Si bien que, apercevant tant de néophytes, Crispi-
Christ, Crispi-modèle ne peut que remercier son
CARICATURES PERSOM
et Uaitre, et rendre gr&ce au grand
saint Antoine.
Tout le monde Crispî ; Crispi en tout et partout ;
Oispi sachant et conduisant tout ; c'était, il y a
trois mois encore, la grande nouveauté du jour.
Crispî bulgare, Crispi tripolitain, Crispi marocain.
Crispi tunisien, cela s'obtenait à l'aide d'un rien.
Simples transformations par les coiffures que je
recommande à Trewey si jamais le succès de son
Tabarin s'épuisait. Crispi soldat en Afrique, Crispi
prêtre au service de Sa Sainteté, Crispî suisse
d'église, Crispi pape officiant à ses banquets,
Crispi dieu de la paix, Crispi auge aux célestes
harmonies; que de joyeux Crispi s'offrent ainsi à
nos yeux 1 C'est bien là l'homme à qui le Pasquino
88
CRISPl ES CARICATURES
fait dire au pape : " Quoique dans des camps
diiréronta.nous n'ado-
rons qu'un spul et
même Dieu, l'en-
cens. » C'esl bien là
riiommc à qui l'Eu-
rope en délire faîl
cette amusante dé-
claration : " Il y a
un certain temps
que vous ne m'avez
parte, que vais-je
devenir! n
Homme unique,
omni-science , qui
sait tout, qui voit
tout, qui a mis
l'Italie à la sauce
Crispi et qui
drait accommoder
l'Europe à sa façon; qui règne jusque
CARICATURES PERSONNELLES SUR CRISP! 89
— les femmes, pour luî plaire, n'allaîent-ellcs pas
revenir au Di-
re ctoireettrans-
forraer leur téta
chevelue en un
ivoire-Crispi! —
Enchanteur
qui a cou-
vert le pays
des Heurs de
sa rhétori-
que, et que
Tout le monde Crispi.
rilalie, reconnaissante, comble de bienfaits — on
lui vote jusqu'à des parapluies d'honneur —
90
EN CARICATUBES
Cadet-Roussel de la Triplice qui a su incarner en
lui et expliquer d'une façon saisissante le mys-
tère de la très sainte Trinité.
Homme de toutes les opinions et de tous les
mondes, né peuple et devenu grand seigneur,
ayant inventé le " Crispschutt », se transformant
en sportsman , en gymnaste , en élégant bai-
gneur; conduisant crânement, avec un chic par-
ticulier, la charrette anglaise... de l'Etat, ou bien
encore, jeun& premier à la bouche en cœur,
accompagnant l'Italie au piano et chantant d'une
GARICATCRES PERS6X^ELLE~ ~rR CR1>I'l 91
vois « qui sait se taire entendre de l'Europe <-.
Homme modeste dont la devise : - C'est moi qui
fait tout I) peint bien le caractère; homme qui,
pour mieux cacher ses actions d'éclat, écrit urbi
92
EN caricature:
et orbi : « J'ai fait de grandes choses; pour peu
que vous viviez encore, vous en verrez bien
d'autres n; homme ingénieux, à l'esprit toujours
en éveil, qui, au pouvoir quelques mois encore.
eût supprimé jusqu'au froid et transformé ainsi
l'Italie en un paradis perpétuel... à l'usage des
Anglais.
Tous les députés s'étant incarnés en lui, il
serait arrivé à la fermeture des Chambres; faisant
CABICATCKES FEiS I-yrriLI-îf STÎ riISi:
la besogne de tous les minisiiYs. il ^t: re^du 4c4as
les ministres inotfles. L'àSTC i'oT czi^TÎnirn j*c»jxr
l'Italie. Pins personne. Loi seul.
» - M « ^j^ -y
TEATRO NATIONALE
»TRïS£GflETAIl\oi«lSP|
COMMEDïA
TMmicroHE Ml FRANCESE
La nouveauté du jour.
La canne Criapi, lëpingle Crispi, la pipe Crispi, la comédie Crispi.
(Pasquino» 1S89.)
« Moi! moi! toujours moi! » a-t-il chanté sur
tous les tons.
« Lui! lui! toujours lui! » ont repris en chœur
ses adversaires, les journaux à caricatures, las
de tant de crispinades, et la première journée du
94 GRISPI EN CARICATURES
carnaval romain de 1890 nous a montré le départ
du général Managgia la Rocca — autrement dit
Crispi — sur un âne.
Politique, arts, lettres, théâtre, modes, jeux,
industries diverses, comestibles, Crispi a été mis
partout , caricaturé , ridiculisa sous toutes les
formes. ^
Ah! il veut être tout; eh bien! il sera accom-
modé à toutes les sauces. .
Et on le rencontre ainsi, du macaroni au cigare :
macaroni-Crispi, cigare-Crispi, si bien que, pour
quelques sols, on a son Crispi sur l'estomac et
dans la bouche, trinité bien douce à ceux qui le
portent déjà dans leur cœur.
Il n'y a pas eu de cigare Boulanger," c'est regret-
table. L'Italie, plus heureuse que nous, possède
réellement ua cigare Crispi, cigare politique des-
tiné à prendre place aux côtés des cigares de
même espèce déjà existants, cigares Cavour, Min-
ghetti, Sella, Magliani.
Le Don Chisciotte, qui ne laisse pas son esprit
s'en aller en fumée, a annoncé, non sans une cer-
taine malice, que la Riforma avait commandé
mille des dits cigares pour les donner en prime
à ses abonnés, et que Crispi avait tenu à en être
CARICATURES PERSaNNELLES SUR CRISPI 95
.^ » ■ .
lui-même Texpéditeur, afin de pouvoir dire aux
abonnés : « Moi seul ai fait Texpédilion des
mille M » Toujours par modestie.
Et là-dessus, le jourtial romain esquisse à sa
façon la physionomie du cigare crispinien.
« C'est un cigare de liixe, car, quoi qu'on dise,
il coûte cher. Il ne fait pas de cendre, car tout
s'en va en fumée.
(( Il s'allume vite, mais s'éteint de même.
. « On le croirait très fort; c'est une erreur.
Il ne sera point fumé par les radicaux qui lui
préfèrent les cigares Fortis * (le texte italien a un f
jeu de mots sur « forte » et « Fortis »).
« Comme les journaux du parti, d'ailleurs, le
cigare Crispi ne tire pas : cela provient de la
mauvaise qualité des feuilles.
« Pour y remédier, on a donné commission
spéciale à l'honorable Salandra de faire en sorte
que l'Italie puisse avoir la feuille Crispi sans...
Costa ' !
1. Allusion, est-il besoin de le dire, à l'expédition des Mille
avec Garibaldi.
2. Chef du parti radical dont Crispi fit son sous-secrétaire
d'État à l'Intérieur.
3. Costa, député socialiste, particulièrement hostile à la poli-
tique Crispi. Il a pris la parole à Paris dans nombre de ban-
quets.
y \
96 CRISPI EN CARICATURES
« Le cigare Crispi n'a pas la paille longue * du
Papal et du Virginia^ mais pour la commodité
des fumeurs il a une toute petite queue de paille :
il faut prendre garde à ne point Tallnmer de ce
côté.
« Quelquefois le cigare Crispi est troué et,
alors, il ne tire pas du tout. Pour remédier à cet
inconvénient les marchands de tabac vendront, à
un centime pièce, des petites capotes de 70 gpm-
m'ées à l'intérieur et protégées à l'étranger.
« Tout fait croire, du reste, qu'il deviendra un
cigare à la mode.
Cigare par-ci! Cigare par-là!
Cigare en haut! Cigare en bas! \
De la ville je suis \t factotum,
« Le cigare Crispi sera surtout fumé avec
enthousiasme en Sicile, ourles masses populaires
commencent à fredonner ce curieux couplet :
L'Apennin, Crispîel Vénus,
Réduisent Syracuse, en cendres.
« Les « bouts » des « Crispi » seront excellents
pour la pipe; avec eux, les ramasseurs de mégots
1. On sait que les cigares italiens, suisses, autrichien^ (ceux
du Tyrol du moins), ont au milieu une assez longue paille des-
tinée à aider au tirage.
CARICATCRES PERSONNELLES SUR CRISI'I 97
feront une rapide fortune. Si bien que cette indus-
trie, grâce k <lon Ciccio, aura désormais une
branche spéciale, très lucrative et très recherchée ;
celle des mégots Ciccio-Crispi. »
Don Ciccio père des cigariers! Un jour, peut-
être, l'Italie reconnaissante et surtout déhar-
rassée de son trop génial ministre, lui élèvera-
t-elle une statue avec une inscription notant ces
qualités spéciales, ne serait-ce que pour rappeler
aux générations à venir la fumée des choses
humaines.
De César finir cigare, la rime n'est pas riche et
la chote est cruelle.
98 CRISPI EN CARICATURES
_i I* I — -- — — -- ^^^ ^^ ■ 1 1
César et Néron ! c'est Thistoiré tLatamarresque
de Grispi qui nous est ainsi donnée par les jour-
naux italiens. Le révérend Fra Piccione qui signe
au Fischietto des articles pleins d*humour ne fait-
il pas dire à Tex-ministre : « Je suis Ciccio et
Cicciariello, Brutus et Marcellus, Fabricius et
Scipion, peut-être aussi Néron, peu importe,
car ritalie entière m'applaudit. »
Hélas ! le doux rêve s'en est allé. Mais quand
on parcourt toute cette épopée satirique, on est
étonné de la grandeur de la lutte soutenue par
le crayon contre le ministre-dictateur d'une mo-
/ narchie parlementaire.
Ce César en robe de chambre et en bonnet de
coton, ce César qui a des couronnes de rechange,
pour le jour et pour la nuit, ce César au visage
encore quelque peu romain — tant le type d'une
race se perpétue à travers les siècles — restera
dans rhistoire comme le Bismarck du Kladdera-
datsch.
Il était monté au Capitole. Logiquement, il
devait aboutir à la roche Tarpéienne.
Et puis. César c'est bon pour un temps.
Cette même caricature s'était déjà chargée de
faire descendre le tout-puissant ministre de son
CARICATCRES PERSONNELLES SUR CRISPI 99
_,_ -— _ „ ^
piédestal en le rameDant aux personnages plus
proç^ques de la vie moderne. De César à Pan-
dore il y a un monde et,' pourtant, suivant le
mot du Don ChiscwUe, il n'aurait été qu'un vul-
gaire « garde civique » voulant jouer au César,
S'il en est ainsi, le dernier mot, au milieu de
toutes ces incarnations, de toutes ces transforma-
tions, me semble appartenir au dessinateur Téja.
Fut-il Machiavel, fut-il Bobèche, c'est peu pro-
bable; mais, à coup sur, il fut le brigadier don
100 CRISPI EN CARICATURES
Ciccio, rhomme àl^ poigne, rhomme aux procès-
verbaux, rhomme aux mesures violente;^ et quel-
que peu arbitraires, le conspirateur devenu auto-
ritaire, ayant jadis goûté « du bloc » et se faisant
un malin plaisir d'en faire goûter aux autres.
Brigadier! — vous avez raison y mon cher con-
frère du Pasquino, d'autant plus^ que cela ren-
trerait admirablement dans la note du Jour. La
Prusse ayant eu son caporal Frédéric, il fallait à
ritalie son brigadier Ciccio.
/ ■
VII
LES CARICATURES SUR CRISPl « ITALIEN »
"N
Les banquets et les discours, caractéristique de la politique
crispinienne. — Caricatures du Pasquino et du Fischietto. —
Crispi jongleur et comediante. — Le Crispi de 1860 et le
Crispi de 1890. — Les satires du Fischietto. — Luttes avec les
Chambres. — La caricature est surtout dirigée contre Crispi
personnellement; elle ne crée pas de types. — Crispi et
Biancheri. — Crispi tout-puissant ; Crispi expulseur. —
Crispi considéré comme le tyran de l'Italie. — Grandes com-
positions vengeresses de VEpoca,
Banquets et discours, discours et banquets,
telle fut la politique crispinienne. On avait déjà
les expositions roulantes, les tournées drama-
tiques; Crispi, lui, inventa les tournées politiques
à jet continu. Jamais les chemins de fer de la
péninsule italique n'avaient encaissé si brillantes
recettes. De Naples à Rome, de Rome à Florence,
de Florence à Milan, de Milan à Turin, de Turin
à Palerme — point extrême et tête de ligne, —
ce furent promenades constantes, un mouve-
102 CRISPI EN CARICATURES
ment perpétuel de gens allant portei: à domicile
Tévangile crispinien.
Les banquets, c'est la base même de l'institu-
tion; les discours, c'est l'expansion personnelle du
grand homme, en attendant Texpansioij... colo-
niale si souvétit promise à l'Italie. Reporters,
vfenez de tous les points du globe consulter le
puissant dictateur sur les secrets de sa politique ;
avec la modestie qui le caractérise il vous dira :
« J'ai fait pour mon pays plotis que aucun
homme : j'ai présidé en houit jours quatre ban-
quets et prononcé quatre discours. Dites où
trouver ministre avec pareils estomac et pou-
mons? »
Grâce à don Ciccio, sur les guides de l'avenir
on lira : « Palerme , ville \ d'Italie , renommée
entre toutes par ses banquets »; « Turin, jadis
capitale du vermout , aujourd'hui célèbre par
ses agapes » ; en première page de la classique
rubrique : « monuments et curiosités » s'éta-
lera tout au long la nomenclature des salles illus-
trées par des cérémonies cpfepiniennes.
Dieu veuille, dit le Don Chisciotte, que cette
politique, qui, triomphante, pesa si lourdement
sur le pays, ne le ruine pas plus tard en plaques
IiiB, ja 11 conn»is depuis longtemps, je ne ooupe plus dans tes histoire
{Fiishitllo. as novembra 1800.)
1. La gaignol de Turia. Ea Italie, ctuque ville ■ aoa guignol qui pi
un nom particulier.
{
\
/
CARICATL'RES SIR CRI-ipI ITALIEN
commémoratives ! Ne faodra-t-il pas rapp^er aux
jeunet générations les hauts faits du passé, oe
faudra-t-il p^s gi^ver sur le marbre pour Téter-
nité ; « Ici banqueta Francesco Crispi » ; « Ici
106 CRISPI EN CARICATURES
parla le plus grand homme de la Trinacrie » ; « Ici
fut interviewé Thomme le plus ennemi du bruit
et de la réclame. »
Le Figaro de Vienne, en ses notes humoris-
tiques, l'avait bien jugé, lorsqu'il écrivait :
« Crispi, ce n'est pas un homme, c'est la boîte à
musique de la politique : a-t-il assez rasé l'Europe
avec sa manivelle!
— Moi qui ai fait tant de sacrifices pour la
politique, pour la prospérité de moun pays. La
politique, on sait combien elle coûte!
— Oui, répondent en chœur les convives
enthousiastes du quatre-vingt-dix-neuvième ban-
quet : trente-cinq lires par tête. »
Prenez vos places aux exercices culino-oratoires
du citoyen Crispi et plaudite cives ! Le Pasquino
n'a-t-il pas représenté l'Italie transformée sous
l'habile politique du puissant ministre en une
immense salle- de banquets? Supposez un instant
tous les électeurs, pâtissiers, tous les sénateurs,
cuisiniers, le pays entier eût été accommodé à la
Crispi, sauce Ménelick.
Ah! c'est que, vraiment, il affectionnait les
banquets, don Ciccio, surtout ceux qui lui étaient
offerts. Les banquets, ce fut la grande idée du
CARICATURES SUR CRISPI ITALIEN 107
règne. Et comme pour les élections, il ne s'agis-
sait pas de leur fixer une date à la légère, il ne
fallait pas tuer la poule aux œufs d'or. Ecoutez
ce petit récit dialogué par le Fischietto sur un
banquet à venir, les personnages étant Crispi et
son collègue à la Justice, Zanardelli :
« Eh bien! as-tu fixé la date?
— Comment! toi aussi tu me le demandes?
— Certainement; ne fautil pas que je me
tienne prêt?
— Mais tu l'es toujours!
— Cela dépend. Quand il s'agit de faire la noce
à Turin où Ton banquetaille fort bien, je prends
toujours un.... apéritif au ricin.
— Ah, mon Dieu!... répondit Crispi soulagé, je
respire! C'est donc la date du banquet qu'il te
faut?
— Mais oui!...
— Pardon, mon ami; je ne puis encore te la
faire connaître, car c'est un secret, entre moi...
et Dieu. En une affaire de cette espèce, dont l'im-
portance ne saurait t'échapper, la prudence n'est
jamais de trop. D'ailleurs c'est mon habitude.
— Mais, que crains-tu?
— Ce que je crains ! parbleu! que messieurs les
I
_t08 CRISPI E^ CARICATURES
radicaux ne viennent dégraisser mon pot-au-feu! »
Toujours un banquet dans Tair, toujours une
{Fischietto, 10 juin 1S90.)
table dressée, toujours un discours en prépara-
tion; telle est la trinité de la politique crispinienne
CAiiCATrsEâ sra CKi?ri Italie:* Iw
à l'intérieur. Crïspî. le çrand éqailîfici»!^. a besMÏn
de moareineDt, d'espare, fl loi bot une estrade
Ih
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^Lftê«*^
ThiAlie de Uonlecilorio. Reprise du T.-o
(Fûehitllo, 10 juin 1890.)
pour mieux faire ressortir ses petits talents de
société.
Voyez comme il manœuvre habilement, le jon-
110 CRISPI EN CARICATURES
gleur de la Cour, avec ses objets habituels, ses
trois portefeuilles, ses trois bouteilles, ses trois
colliers, ses trois amours, ses trois drapeaux.
C'est un feu d'artifice de tours, c'est un moulin à
paroles qui jamais ne tarit. « Je souis Fami de
tous les peuples », s*écrie-t-il, en brandissant le
drapeau de la fraternité ; pour un peu il entonne-
rait le vieux refrain : « Les peuples sont pour
nous des frères » (mais les mastroquets des amis
alors). Sous des fleurs de rhétorique, sous des
guirlandes de papier, tout est escamoté avec un
art parfait. De la Triplice on passe au socialisme,
du socialisme au Vatican — les affaires de la pan-
toufle, suivant une expression'd'outre-monts — de
l'irrédentisme au pays de Tami Ménélik. Naples,
Turin, Milan ou Palerme, c'est toujours la même
chose, la version ne varie pas : on dirait la poli-
tique mise en roman, coupée en chapitres, habi-
lement arrangée avec des histoires de brigands
par un Tronson du Poitrail exotique. Triplice,
socialisme, irrédentisme, Rome, France, Afrique,
passez muscades!
Du reste un vrai charmeur; ce n'est pas seule-
ment, comme on l'avait toujours cru à tort, le
^ Bismarck, c'est encore le Constans de l'Italie!
La gouTcrnanle qui De transige paiâ avcv- les |irinfi|M>«.
>^u dcjk à m'oecnpcr dn trob p»ndM H in Atax iwliln. V.
CARICATURES SUR CRISPI ITALIEN 113
I
Avec cela, très pratique et ayant des mots qui
font fortune :
« Eh bien! demande-t-il à un seigneur syndic,
que dites-vous?
— Excellence, que nous avons trop de vin.
— Trop de vin? Petit malheur, j'ai tant de
bouteilles! »
On n'est pas plus Régence.
Tel est le Crispi que les caricatures italiennes
ont su mettre en lumière, faisant ressortir le
côté « comediante » du grand ministre, le mon-
trant « officiant », pontifiant dans les banquets
qui furent les véritables cérémonies de son culte.
Et elles ont crée ainsi un type de charlatan avec
lequel ITtalie paraît avoir trouvé, désormais, son
Tartarin de Palerme, proche parent de notre Tar-
tarin de Tarascon. L'un vu par le roman, l'autre
par l'image.
Tandis que le nôtre fait la chasse aux « Teurs »,
celui des Italiens se proclame modestement le
plus fort des hommes d'Etat modernes. Il les
dégote tous, non seulement par ses biceps hercu-
léens, mais encore par ses tours dépasse, par son
arithmétique fantastique, surtout par sa façon de
traiter avec le Négus.
10.
CRISPI EN CARICATURES
Malheureusement , le grand homme a des
points faibles, ses illogismes : c'est par là que la
satire va l'empoigner; d'abord, s'essayant, cber-
A Montecilorio.
(Fitchifllo. 3 m>i 1890.)
chant son type, faisant rire, puis faisant penser,
empoignant après avoir amusé. Donc, aux cdtés
du Crîspi de 1890, parvenu à son plein apog:ée,
elle ressuscitera le Crispi de 1860,. officiel lui
aussi, et qui, certainement, se montrerait peu
CARICATURES Sl'R CRISPI ITALIE» ll5
indulgent pour l'officiel d'aujourd'hui. Le Pas-
^ino met en pu^ële les deux Crispi : le
S mai 1860 eo Sicile, appelant ses concitovens à
A Montetitorio.
la liberté; le 5 mai 1889 conspirant à Berlin contre
la liberté des peuples.
Cette mobilité sera la caractéristique du per-
8onnag;e : sans cease, dans les débats intérieurs,
116 CRISPI EN CARICATURES
dans les discussions parlementaires, Timage le
représente allant de la droite à l'extrême gau-.
che, faisant à la majorité concessions sur conces-
sions, insolent un jour, plat le lendemain, avant
tout soucieux de garder le pouvoir. Un mata-
more, un fier-à-bras, un véritable M angin politique.
Pendant quatre ans ce^t un déluge de petites
vignettes, de traits et de bons mots contre ce Sici-
lien accusé d'aimer le Piémont, « surtout pour les
truffes ». N'était-il pas prêt à se sacrifier à l'inté-
rêt public, en banquetant jusqu'au sommet de
l'Etna? N'avait-il pas reçu les remerciements de
tous les lithographes et dessinateurs de menus de
la péninsule? Voici les amusantes satires que le
malicieux fra Piccione du Fischietto se plaisait à
placer sous son nom, ridiculisant ainsi sous le feu
des calembours l'homme et le système :
« Quelque bornée que soit l'intelligence de tes
concitoyens, est-il censé écrire à un sien ami,
d'emblée l'on peut voir à mon visage que j'ai
une sainte admiration :
« 1° Pour le Nebbiolo *, car mon gouvernement
est d'une nébulosité tout à fait lumineuse;
1. Bon vin du Piémont; le texte italien est un jeu de mots
sur nebbiolo et nebbioso.
{Fiiciiello, 30 Boùt 1S90.)
y
CARICATURES SUR CRISPI ITALIEN 119
« 2** Pour le Barbera *, parce que je traite mes
ennemis d'une façon particulièrement barbare ;
« 3*" Pour le Brachetto *, parce que les brache
(culottes) ont toujours joué un rôle considérable
dans mon existence.
« Je n'ose avouer mon faible pour le Barolo et
pour le Gattinara % parce que mes administrés
seraient capables de mal interpréter ma déclara-
tion.
« Ton très illustre : Don Ciccio.
« 1®' P. -S. — N'accorde aucune créance au
récit des journaux qui disent que je vais épater
l'Europe par quelque grand coup. Grâce à Dieu,
depuis que je suis au gouvernement, rien ne vient
à maturité. Il est vrai que les ambassadeurs de
Russie et d'Angleterre sont venus me voir, mais
c'était pour avoir avec moi un échange d'idées sur
la manière de fabriquer les cerises à Teau-de-vie.
« 2® P.-S. — Les journaux annoncent que Berti
d. Également bon vin piémontais.
2. Encore un vin du Piémont.
En italien l'on dit : changer de caleçons (culotte), pour
changer de veste. Ici Tallusion est directe, Crispi ayant, on
le sait, changé plusieurs fois d'opinion.
Le jeu de mots porte sur brachetto et brache.
3. Toujours des noms de vins; et comme il s'agit de vins
renommés, Crispi n'ose pas avouer son faible pour eux, dans
làjcrainte de passer pour un aristocrate.
120 CRISPI EN CARICATURES
__ — >, —
a donné sa démission de directeur général de la
sûreté publique. Je te prie-de ne pas reproduire
cette nouvelle, car c'est un simple ballon d'essai
pour savoir s'il est encore en Italie des gens assez
naïfs pour croire à l'existence d'un pareil fonction-
naire.
(( 3® P. -S. — Je te serai reconnaissant de ne pas
suivre le. mauvais exemple de YOpinione et de la
Tribuna, en prêchant la reconstitution des partis.
En Italie les partis politiques se portent fort bien;
ce serait dommage de les déranger, les pauvres !
« Du reste là Constitution ne saurait être en
danger quand, au pouvoir, se trouvent des
hommes comme moi.
« Pour copie conforme : Fra Piccione. »
\
Toute la politique intérieure se trouve ainsi
résumée en une succession de récits ou de des-
sins plaisants. Luttes avec le Sénat et la Chambre,
ces éternels empêcheurs de danser en rond,
colères du Proconsul qui, harcelé de tous côtés,
finit par envoyer sa tête à la droite, son cœur à la
gauche — ce qu'un journal appellera la politique
des deux mains, — prières et supplications des
députés qui, sous la menace de dissolution et
CARICATURES SUR CBISPI ITALIEN 123
d'élections nouvelles perpétuellement suspendue
sur leur tète, ne savent plus à quel saint se vouer
et se voient finissant leurs jours au milieu des
flammes du Purgatoire. Ici, il va à confesse chez
les rouges et chez les noirs : là, nouveau saint
Crépin, divus Crispinus, il cherche à arranger la
botte italienne et la pantoufle romaine de façon
qu'elles puissent être chaussées par le même per-
sonnage; autre part, ce sont les péripéties du
fameux attentat Caporali mettant en mouvement
médecins, psychologues, légistes. Le Pasquino
se demande si le ministre Crispi n'aurait pas été
blessé par un certain Crispi jadis conspirateur et
fabricant de projectiles pour personnages officiels.
Mais tout cela, pour si amusant qu'il puisse
être, ne présente rien de très particulier. C'est
l'histoire des ministres et des discussions parle--
mentaires dans tous tes pays du monde. Ne faut-
EN CARIGATUR
il pas toujours un personnage pour servir de tête
de Turc aux attaques des députés? En Italie ce
sera Crispi, en Allemagne Bismarck, en France
Jules Ferry. Les incidents et les types difiéreat -:
prieras des députés qui lui demnadeat d'ètrs, une foia pour IouUm, unTèe
des QunmeB du Purgitoire.
(Fiithietto, 30 septembre 1890.)
le fait en lui-même est identique. Ici, le person-
nage résiste pins ou moins longtemps ; là, il réduit
toutes les coalitions à l'impuissance.
Durant cette lutte, la caricature italienne est-
elle parvenue à dégager quelques figures, à faire
\ ,
CARICATURES SUR CRISPI ITALIEN
■ de certains types la personnitication vivante des
partis, ou bien n'a-t-elle vu que des individualités:
voilà ce qu'il faut se demander.
De types il n'en est, poup ainsi dire, point;
cette imagerio n'a ni ventripotents, ni individus
cacochymes ; elle n'a même pas inventé un paysan
italien qui puisse se placer aux c6tés du Jacques
Bonhomme français ou du Michel allemand. Quel-
128 CRISPl EN CARICATURES
I
quefois — bien rarement — un vieillard plus ou •
moins ratatiné, au nez d'aigle, au menton en
galoche, qui sera la personnification des idées-
réactionnaires du Sénat, et c'est tout. Un seul
type se présentera avec une certaine persistance
aux côtés de Crispi, don Achille, son majordome :
nous le verrons sur les caricatures qui ridiculisent
avec tant d'esprit le ministre italo-bismarckieji.
Cette imagerie i/a pas fait mouvoir, non plus,
de nombreux personnages. De tous les honunes
politiques, de tous les collègues qui entourent
Crispi, — heureux les miniswes non caricaturés!
— la plupart restèrent à l'arrière-plan. A noter
parmi ceux que retiendra le crayon : Cavalloltî,
le poète, le dramaturge, le porte-parole de Tex-
trème-gauche qui, dans toutes les villes où Crispi,
lors des élections, alla discourir ou banqueter,
opposa discours à discours, banquets à banquets,
Cavallotti qu'on fait disparaître sous la toge du
professeur ou émerfi;;er-4'une veste trop étroite;
Bonghi, ancien ministre, philosophe érudit, tra-
ducteur de Platon; Imbriani, le tribun napolitain
à la parole vibrante qui, sous ses prénoms de
Matteo-Renato, sera transîFormé en enfant ter-
rible; Zanardelli, qui, ministre de la justice,
1 ipl^
-?
mWk ^ -É^^s^^
LA CJIISB ni'VRlÉIIE ET LK 00 ttV SK NEU KFI T
• U (emniB usEîsa > rtroilo représente l'indaBlrie MlioOilln qui la oroiie
Jea hm. DcvunL ella Ln Murl qui foucbs t'auTrier Utnbiinl il'fninlUan. Bu'
Ttin la vuii du peuple relenlil nui oreilIeH (la Crispi. Lu iiùiilili's einmlti*
^^Hjloure>nx umformes \'oat lu ginle oîriquo,
^H|- (/>><:», «DjoiKlorlIUUl.)
L 4j
>
CARICATURES SUR CRISPI ITALIEN 131
passa pour L'intime de Crispi; Luzzali, qui sera
ministre des finances ; Ântonelli, l'homme du noir
continent qui, après avoir recherché la main de
SF" Crispi — le fait est à noter — jettera quelque
lumière dans les ténèbres du Livre Vert; Bian-
cheri, président de la Chamhre des députés.
Et^DCore l'image ne donnera à ces figures do
second plan qu'une place restreinte; c'est dans
les articles satiriques, dans les parties dialoguées
surtout, qu'elles apparaîtront. Le texte suit, du
reste, les particularités du crayon : comme lui, il
se complaît en ces récits où, invariablement, l'un
, CRISPI EN CARICATURES
Hialoire lamentable et émouvanle de Ciccio tt de Joséphine el
de Matteo-Renato, mauvais sujet qui, pour avoir voulu... rouler,
a fini par... être rouie.
CBISri ITALIEN
des deux personnages dépouille son sexe, en ces-
idylles... androgynes qui déroutent nos idées, qui
heurtent si violemment nos principes.
C'est ainsi que Biancheri deviendra Blanchctte,
la maitresse chérie de don Ciccio, sur le sein de
laquelle le tout-puissant ministre aime à reposer
' ~^
U
1.
5^1
l
1
sa Manche tète. Rendez-vous, lettres d'amour,
brouilles, raccommodements, rien ne manque à
ces amusantes parodies. Si Ciceio va souvent
trouver Blanchette dans sa... chambre où elle
l'attend seulette, c'est que Blanchette possède
la def de cette majorité si chère aux ministres.
Et tout cela est d'une sentimentalité parfaite.
De là, dans la Httérature et dans l'imagerie
12
134 CRISPI EN CARICATURES
cette sorte d'attirance, de câlinerie, de chatterie^
une des particularités du caractère jtalien. Sous
la plume ou sous le crayon, le Vieni meco de
Crispi, ce « viens avec moi » si généreusement
adressé à tous les députés, prend quelque chose
d'enveloppant, revêt des allures topiques et in-
définissables. Voici, dans cet esprit, Tidylle que
s'amusait à conter le Fischietto, idylle venant à
la suite d'une courte brouille occasionnée entre
nos deux tourtereaux par une sortie intempestive
du jeune Renato.
« Deux heures sonnaient à Montecitorio. Blan-
chelte, prête à recevoir son amoureux, était
rayonnante de bonheur.
« Enfin la grande porte s'ouvre et don Ciccio
se laisse tomber dans les bras de sa maîtresse.
« Oh! ma Blanchette, m'aimes-tu encore?
— Quelle demande ! Ne t'ai-je pas toujours
aimé, alors même que tu me fuyais?^
— Tais-toi, mon cœur. Le passé est le passé. A
quottJtm rouvrir nos plaies !
— Alors, viens-tu trinquer avec moi?
— Non,' pas encore, car la joie terrestre n'est
que fumée passagère.
— A ta guise, mon cher Ciccio, et en attendant
CARICATURES SUR CRISPI ITALIEN 135
.ia(
les beaux jours je dirai à mon Renato qu'il est un
écervelé, qu'il doit s'incliner devant son maître.
— Dieu t'enten'de, BJanchette! Nos cœurs à
jamais unis serviront d'exemple aux générations
futures. »
L'idylle dans la politique ! Théocrite et Virgile
à Montecitorio. Oui, mais nous ne sommes plus à
l'âge d'or, à l'époque des unions désintéressées.
Quand un ministre et un président de Chambre
échangent entre eux des paroles aussi douces,
c'est qu'il y a très certainement sous roche quel-
que projet machiavélique. L'orage grondait; il
allait éclater. Voici, pour faire suite à l'idylle, la
catastrophe, parodiant d'une façon piquante les
tentatives d'intimidation de Crispi à la Chambre.
De quoi s'agit-il, du reste? D'une légère modifica-
tion au règlement :
Messieurs les députés,
Monsieur le Président de la Chambre, ému par les allures
tapageuses des dernières séances parlementaires, a l'honneur
de vous proposer les modifications suivantes au règlement, en
vous priant de les approuver pour de hautes raisons politiques
et surtout africaines.
Art. I.
Tout député aura le droit de s'exprimer librement à la tri-
bune toutefois après permission préalable du président.
Art. II.
Tout député, avant d'interpeller le gouvernement, devra
136 CRISPI EN CARICATURES
remettre le texte de son discours entre les mains du président
pour avoir son approbation.
Les discours devront être écrits sur papier timbré à vingt
lires.
Art. III.
Tout député qui aura l'honneur de parler aux membres du
gouvernement devra se tenir yeux baissés et mains jointes :
avant de prendre la parole il se mettra à genoux; son dis-
cours une fois terminé, il se prosternera.
Art. IV.
Tout député qui, dans la chaleur de la discussion, osera
interrompre M. le Président du Conseil, sera immédiatement
expulsé si c'est la première fois que pareil fait se produit; s'ii
récidive, on lui infligera le châtiment de la savate, et s'il
« triplicie » il sera, par grâce, condamné à la réclusion pour
deux mois.
Art. V.
Tout député sera obligé de recevoir gratuitement^ le sourire
sur les lèvres, les réprimandes dont M. le Président du Con-
seil voudra bien le gratifier. Cette conduite exemplaire pourra
lui servir de titre à l'obtention d'une préfecture.
Art. VI.
Tout député, après avoir prêté le serment d'usage, sera tenu
de baiser la main de M. le Président du Conseil.
Et grâce à ces simples dispositions, l'ordre social sera
sauvé.
Pour le conseil de Présidence,
F. PlCCIOiVE.
Crispi tout-puissant! Crispi tyran! Crispi Pro-
consul! Voilà bien la véritable impression qui se
dégage de toute cette imagerie dirigée spéciale-
ment contre un homme. Là où les x^llemands^
dans un esprit toujours humoristique, virent
#
Bismarck, les Italiens, dans un esprit bien diffé-
CARICATCBE5 SCB CRI$PI ITALIEN
rent, TÎsèrent CrispL Le ministre a po les éblouir.
les charmer; il D*eii a pas moÎDS pesé loardemeat
sur eux. II est facile de s'en convaincre, les cari-
catures D'ayant pas seulement la dis comtca, mais
encore «iie sorte d'expression de crainte et de
12.
i CARICATURES
lassitude. On le ridiculise parce qu'on le redoute.
Le rire n'empêche pas l'effroi.
Harement, il est vrai, l'image a aussi complète-
ment déshabillé un homme : quand on a parcoora
A 1 anilcliambre
{fiêchietlo, 8 dspembre ISSO.)
l'Êpoca, IcT^sciieMo, le Pasquino, la suffisance,
la jactance du personnage ne font plus douta^:
C'était bien un ballon gonflé. li s'était impo»^
par une manœuvre des plus habiles; il s'était
montré rusé compère, intimidant, puis captivant
l'esprit puhhc, se sepvant h tour de rôle de Bis-
/
CARICATURES SUR CBISPI ITALIEN
141
sant appeler Valier ego du chancelier prussien.
La caricature^ débiné le truc. Abandonné par
son « cher » Bismarck, il se rejettera sur Méné-
lik, mais lorsqu'il sera privé de ces appuis, lors-
qu'il ne pourra plus faire miroiter devant le
peuple les deux personnages aux attractions mul-
tiples, il ne lui restera plus qu'à s'effacer, qu'à
dispardtre, s'il ne veut pas être pendu haut et
court par une population désabusée.
La caricature libératrice a ainsi cloué au pilori
i42 CRISPI EN CARICATURES
le tyran de Monlecilorio, Ciccio Texpulseur, Ciccio
le gendarme, le grand tombeur ^ journaux. Son
remède c'était l'expulsion, il est mort d'une expul-
siomanie rentrée. Voici comment le Fischietto
s'amusait à lé railler et à lui prédire sa fin :
A la porte du Palais Braschi se trouve affiché
l'avis suivant :
BISMARCK DIT CICCIO
MÉDECIN-GHIRURGIËN-EXPULSEUR
Opère au dedans et au dehors.
L'Italie manquant d'un « expulseur » don Ciccio
s'est dit :
« Si je me faisais expulseur! Au printemps rien
n'est plus hygiénique qu^une expulsion de pus-
tules ! Et cela me vaudra des remerciements dans
l'intérêt de la santé publique. Pour me faire la
main j'ai expulsé des journalistes, mais j'arri-
verai, sans doute, à expulser quelqu'un d'autre!...
Palamenghi?
— A vos ordres. Excellence.
— Nous avons expulsé d'Afrique, n'est-ce pas,
Mercatelli et Scarfoglio * qui cherchaient à dimi-
i. Deux voyageurs pour le compte de compagnies commer-
ciales, qui faisaient, très habilement et pacifiquement, des
^ explorations fructueuses.
CARICATURES SUR CRISPI ITALIEN 143
nner notre prestige; noas avons expulsé d'Italie
un Prussien et deux Français qui ébranlaient
Cnspin
la
ArriTé >u pDQTD I avec un» «uriok
prouver qu 1 néUit pu mo us nlolera
11»™ iiac ïoinpti t> 1i ebuis aux c«
ard»
{FKhell
• Ui Iro B pstwmmgs. éRïUroent e
irendarm
DepMUs, Cairoli M ngheUi leJ > préde
ceaseura ■
notre crédit financier a 1 extérieur il serait bon,
maintenant, d'expulser quelque Italien
144 CRI^SPI EN CARICATURES
— Toujours aux ordres de Votre Excellence*
— Dis un peu : ne pourriops-tious pas expulser
les promoteurs du banquet de Naples ^ organisé
pour miner les institutions de mes... portefeuilles?
— Vraiment, je ne saurais.
— J'en parlerai à Zandare]li!...Lui saura bien.»
Ainsi la réputation du grand expulseur a fait
son chemin et don Ciccio a ouvert des bureaux
pour ajouter à ses opérations habituelles tout ce
qui concerne l'étude des grands problèmes.
Les ouvriers ^ans travail s'agitent-ils dans les
rues de Rome, il met en pratique son système :
Expulsion. -^
Le député Costa le gêne-t-il, il a recours à sa
seule panacée, Texpulsion... de la Chambre sous
forme d'un mandat d'arrêt.
Battarelli * ne j)eut-il pas arriver à dompter les
séditieux à Rome, un ordre d'expulsion est tout
aussitôt signé. ^
Des femmes joyeuses vivaient en certain endroit
retiré : dans un mouvement de généreuse impé-
tuosité, il a également rendu contre elles un
décret... d'expulsion.
1. Banquet organisé parlmbriani contre la réélection de Crispi.
2. Chef de la police romaine.
le p«aple iuli
Sur le> buLlea de »toi
<:èn, Laerti, Juiliet, Eci
V
i.
CARICATCREf SCS CKl
ÎPI ITALIE*
Dehors! dehors! Cest son cri Je snerre. son
mot d'ordre, son drapeau. Dehors' mais il se pour-
rait bien que le pays à son toar perdtl palience el
envoyât aussi dehors le grand espnisenr.
■ les plus belles écu
(Pasf aino, 1*90.)
C'est fait; le pays a rejeté le <i grand expulseur »,
le charme est rompu, II avait voulu jouer « au
gendarme », être le premier brigadier, le plus
chevronné du royaume; à son tour l'Italie s'est
« gendarmée ».
La foule qui attendait <' le maître i
148 CRISPI EN CARICATURES
aujourd'hui le coupable. Ce n'est plus comme
avant 1870 : « Rome ou la mort! nous voulons
Crispi », comme en 1890 « Vive le patron! » c'est:
« Notre argent et notre royaume d'Afrique ! »
En vain voudra-t-il avoir recours à son truc
habituel, le banquet. Cela ne prend plus. En vain
proteste- t-il contre ce qu'il appelle une atteinte
à la liberté, au droit* de réunion. C'est par des
trognons ^le choux que le pays parait vouloir
répondre à ses réclamations.
Il avait dompté l'opposition comme un cheval
rétif; le cheval, mal dressé, a repris le dessus; il
avait fait trembler, à son tour il va trembler;
fier, insolent, campé sur son char romain, il était
monté au Capitole, le voici maintenant -à la roche
Tarpéienne. Il refait l'histoire à ses dépens.
Grâce à la plus machiavélique des politiques,
Bismarck a reconstitué un Empire et bouleversé
l'équilibre européen : Crispi n'a fait que lancer
à travers l'espace d'énormes bulles de savon ; de
tous ses beaux projets, de tous ses discours, que
reste-t-il? Du vent. Certes VÉpoca l'avait bien
jugé quand elle l'appelait le plus grand mystifica-
teur des temps modernes, quand elle le traitait
de « Bismarck en baudruche ». Certes le Don Chis-
CARICATURES SUR CRISPI ITALIEN 149
ciotte traduisait bien le sentiment public lorsqu'il
écrivait, en parlant de certaines incongruités :
■ « bientôt on ne dira plus : tu as fait un p.., mais
tu as lâché un... Crispi. »
Don Ciccio, lui, se croyait plus solide ; il pensait
On vendange!
LbukamainlILorsq
u'ils seront murs, lu
t,Pasq«
C«ric»liire relMLïe .n
.1 éleolioni que Cria
pi se réae
prop™.
pouToir naviguer longtemps encore contre vents
et marées; il s'était grisé, il avait été pris à son
propre piège. Tant qu'il serait de ce monde, les
récoUes de l'Italie ne lui appartiendraient-elles
pas? Tant qu'il serait là, les Bismarck et les Tisza
pouvaient disparaître; à lui seul il saurait bien
150 CRISPI EN CARICATURES
_^ • _^^^^^^^_
«
accomplir Toeuvre de trois et mener la Triplice
en laisse. Le 3 janvier 1891, le Fischietto lui fai-
sait dire : « J'ai commencé l'année en buvant à
ma santé ; n'est-ce pas la meilleure chose que je
puisse souhaiter à l'Europe? J'aurais bien voulu
faire cadeau de deux de mes portefeuilles à Rudini
et à Luzatti, mais j'ai réfléchi que j'avais, pour
cela, toute l'année à ma disposition. Donc à quoi
bon se presser? » Le rusé Sicilien fut, on le sait,
mauvais prophète. Il était aveuglé par les louanges
des intéressés; il était assourdi par les brillants
morceaux de son orchestre habituel aux trois
chefs bruyants : Riforma, Capitan Fracassa, Opi-
nione.^
Et pourtant que d'avertissements durant cette
année 1890, la dernière du règne crispinien!
« Dès aujourd'hui détrompée et se méfiant de toi,
la Triple-Alliance s'écriera avant peu : Je te con-
nais,... filou! » lisait-on dans le Fischietto,
Puis voici le Pasquino qui nous donne un simple
dialogue entre lui et son fidèle Grimaldi :
« Crois-tu qu'il soit possible de rogner encore
quelque chose sur mon budget?
— Rien, à moins que l'Italie ne se décide enfin
à te rogner toi-même. »
CARICATURES SUR CRISPI ITALIEN 153
V
Ailleurs ce sera le Don Chisciotte qui, à propos
de renvoi d'Antonelli* en Afrique, s'amuse à énu-
mérer ce qu'il appelle les candidats à l'étranger.
« Fortis, qui est un radical à la façon anglaise,
ira, dit-il, sur les bords de la Tamise*; Giolitti,
comme tous les caissiers dont la caisse est vide,
filera sur Bruxelles^; Gianturco sera envoyé en
Allemagne pour faire la connaissance du seul
pays où il soit connu; Papodopoli sera déporté
en Champagne d'où il ne reviendra pas *; Mariotti,
le traducteur de Démosthène, ira voir s'il existe
encore quelque part un pays s'appelant la Grèce ^
« Mais lui, don Ciccio, lui qui aime tant les pro-
menades, ne pourra-t-il jamais aspirer à pareil
bonheur? Pour l'instant, pas, mais avant peu ses
1. Le comte Antonelli, de la famille du fameux cardinal, res-
tera le plus intrépide des voyageurs italiens. Sans cesse repris
par la nostalgie de l'Afrique, c'est lui qui entama les premiers
pourparlers avec Ménélik, roi du Schoa. On a vu plus haut
(page 13^) qu'il avait été un instant question de mariage entre
lui et l'une des filles de Crispi.
2. Publiciste et auteur dramatique de grande valeur, fonda-
teur du journal // Pungolo.
3. Ex-miilîstre des finances.
4. La Champagne doit être considérée, ici, comme une allu-
sion aux fameuses factures de cognac, Champagne, et autres
liquides bus à la Consulta (Ministère), et que la Gh'am|^re
refusa de payer.
5*;- Mariotti, homme de lettres, fut sous-secrétaire d'État à
rinstruction publique en 1887. •
CHISPl EN CARICATURES
désirs deviendront peut-être une réalité. Et il
agirait sagement en choisissant dès à préseot un
pays plus en rapport avec ses idées de grandeur,
car il est impossible, qu'un jour ou l'autre, l'Italie
r>pd cbanceliiT. don Ciecio Soin par fiirs • .([|uo-
i!ii]u'iu louiciir de ton puié. Lni qui préUndlIt
posta cette Liberté toujoun loyilament et Kinpa-
ir la Monarchie, qu'il représente... li aial.
[FiK
Sféii
».)
ne se décide pas à l'envoyer... promener au
dehors. »
Ainsi donc, de toutes parts, on le menaçait de
la boite maternelle. Lui, la sachant molle et
patiente, continuait paisiblement ses exploits,
frappant de-ci et de-là, se livrant comme par le
::ii E ompoa l on de G G us
D D C p ha he se d bar > iWg^aœ o e
llusian a II lettre qu'il écriyil jadis à CaWTatti, lettre
CARICATURES SUR CRISPI ITALIEN 157
passé à son exercice favori, la chasse aux cauards.
Il n'avait pas pensé au revers, au fameux revers
de la botte, c'est ce qui Ta tué.
Lésée dans ses libertés, trompée dans ses espé-
rances, atteinte dans sa fortune, lltalie a violem-
ment secoué Thonnne aux trois portefeuilles, et.
lui a fait payer chèrement son obséquiosité à
l'égard de Berlin. De même que, pendant la
guerre^ nombreux furent les sous à Teffigie de
Napoléon III qu'une fureur aveugle ornait du
casque prussien, de même, pendant une année,
Crispi put voir la célèbre pointe émerger partout
du fond de sa bourgeoise coiffure.
En un mot lltalie s'est reprise quand elle a
acquis la certitude que cet homme, si avide de
gloire et de popularité, avait toujours pensé à
lui et jamais au pays, qu'il avait grossi les budgets
sans'utiUté pratique, qu'il n'avait rien tenté pour
relever le commerce ou l'industrie. Ou plutôt
lettes de von Bismarck et de von Crispi, on lit : « Marmottons enlre nos
dents un requiescat in pace sans plus amples discours. » A droite est
le tombeau de Crispi portant comme inscription : « Dies Irx! Il est mort
Cecco (diminutif de Francesco, en patois); il a reçu le coup fatal, Fran-
çois. 11 nous a débarrassés. » Une seule couronne est déposée, celle d'im-
briani.
Allusion assez piquante, sur la tombe- est un fiasco, soit une de ces bou-
teUles entourées de paille dans lesquelles on met les vins d'Italie, manière
polie de dire que le grand homme a fait fiasco.
{Época, 8 février 1891.)
14 .
158 CRISPI EN CARICATURES
lorsqu'elle s'est vue dans Timpossibilité de bouger,
serrée dans la camisole de force deja Triple-
Alliance, elle a jeté par-dessus bord le ministre
qui l'avait de plus en plus poussée dans une voie
dangereuse. Crispi, c'était fatal, devait amener
Crisi..., crises financières, crises économiques,
crises sociales. --
« Assez parlé! assez banqueté! » a dit alors
l'Italie à cet avocat casqué à la prussienne^uî se
pavanait triomphant et couvert de lauriers, en-
touré d'un triple rayon lumineux. L'Europe a
retenti de tes hauts faits, tu trônes à l'Olympe des
grands politiciens, tu es un homme d'Etat d'une -
habileté incontestable : soit. Tout cela est fort
bien, mais il faudrait songer aux choses pratiquées
et la vérité est que je suis ruinée. Que faire
quand il manque dix-neuf sous sur un franc! —
Se débarrasser, a répondu la satire, de celui qui
ruine, qui ronge le pays jusqu'à la moelle.
Et^ésormais l'on sent passer à travers l'estampe
un souffle profond de patriotisme indigné. Telles
images sont à retenir^ comme autant de pages
historiques; documents précieux pour l'avenir.
Ici — c'est le Fischietto qui tient le crayon —
l'Italie agonise entourée de ses enfants, sur un lit
CARICATURES SLR CRISPI ITALII
de misère. Elle meurt rongée par le phylloxéra :
or le phylloxéra c'est Oispi qui, au bord de la mer.
160 CRISPI EN CARICATURES
empile ses sacs d'écus et va gagner le large.
Là, ce sont toutes les grandes compositions de
VÉpoca qui demandent à être détaillées par le menu.
D'abord : « Nos saints ». Au ciel rayonnent les
têtes de Garibaldi, de Mazzini, d'Aurelio Saffi.
L'Italie est assaillie de mouches venimeuses, au
premier rang desquelles se voit Crispi ; dans le bas,
arme au pied, un bersaglier, un soldat français,
un franc-tireur de TindépendaîiceL italienne qui
paraissent attendre le moment opportun pour tuer
ces bêtes ^«lalfaisan tes.
Puis viennent : « Nouveau système du D"^ Koch
pour guérir de la Crispinade ». Lltalie, sur un
fauteuil de malade, subit l'opération césarienne,
on lui arrache Crispi du ventre.
« Revanche! » La France, fière guerrière, s'ap-
puyant sur son épée; dans le fond les têtes de
Bismarck et de Crispi rivées à la même chaîne,
tandis que TAlsace et la Lorraine font retour à
la mère patrie.
« Tragi-comédie. » Crispi, soldat romain, traî-
nant après lui le peuple en ôroix.
« Lltalie livrée pieds et poings liés au brigan-
dage » tant que luira au ciel le soleil Crispi.
« Crispi-César incarnant en lui 'l'Etat et la
CARICATURES SUR ÇRISPI ITALIEN 161
municipalité » recevant des trognons de choux et
disparaissant sous les huées populaires.
« Ce que verra Tannée 1891. » Le Temps*, sur
un rocher, tient dans le vide, au bout d'une corde,
Crispi : la main du peuple, armée des ciseaux de
rindignation, va couper le fil et précipiter l'homme
au fond d'un noir précipice.
Voilà ce qu'a vu cette grande allégorie graphique
chassant les rats Crispi du fromage italien qu'ils
rongeaient à belles dents. Quand on lui demande :
« Crispi! quel est cet homme? quels sont ses prin-
cipes? » elle répond indignée : « Ce n'est pas un
homme! Ce ne sont pas des principes, c'est cinq
milliards volés au pays. »
Non, quoi qu'on puisse dire, quand bien même ils
seraient rivés à la même chaîne, entre le Bismarck
et le Crispi vus par l'image il y a tout un monde.
Là-bas, c'était la caricature bienveillante, relevée
d'une légère pointe d'humour : ici, c'est la satire
vengeresse.
Là-bas, le pays fut satisfait; ici, le pays a été
trompé.
«
1. Le Temps est figuré sous les traits de M. de Rudini, au-
jourd'hui président 4u ministère qui a remplacé le ministère
Crispi.
14.
VIII
LES CARICATURES SUR CRISPI « ALLEMAND »
Ciccisi, prima donna de la « Triplice ». — Le perroquet
germanique. — Don Ciccio et les trois poils de Bismarck.
— Trois têtes sous le même poil. — La Triplice tirée par ses
trois cheveux. — La houppelande de Bismarck et la veste de
don Ciccio. — lui et lui. — « Mon ami » Bismarck. — Le départ
solennel pour Berlin raconté par le Don Chisciotte. — Don
Ciccio à Berlin voulant rendre à l'Europe un service exem-
plaire. — De l'inconvénient d'apprendre l'allemand comme
un perroquet à l'aide d'un * Manuel >». — Otto von Crispi. —
Mon ami Caprivi. — L'entrevue de Milan.
Le premier acte de la trilogie crispinienne est
terminé; le tyran de Montecitorio disparait; il n'y
a plus ni gendarme, ni « banqueteur » . Un nouveau
personnage entï;^ en scène^ M"*" Ciccia, à la fois
'prima donna de la Triple-Alliance et première
danseuse du théâtre de la cour à Berlin, dont les
débuts seront très remarqués. C'est une artiste
pleine de grâce et d'une prodigieuse habileté,
écrivait-on de Rome à la chancellerie prussienne
lorsqu'elle apparut po^r la première fois au
milieu du concert européen. Depuis, elle a
164 CRISPI EN CARICATURES
gagné tous ses galons et conquis tous les cœurs.
Quand Bismarck d'ut abandonner la direction des
affaires politiques on lui confia les rênes du char
de la Triplice, et l'Europe étonnée crut qu'elles
étaient toujours tenues en mains par le vieux
diplomate. ^
/ Toutefois, pour d'aucuns* M"® Ciccia serait un
perroquet germanique, espèce rare et très parti-
culière, dont il se trouve quelques échantillons
dans la péninsule italique. Ce perroquet voya-
geur aurait même fort amusé par sa gentillesse
et par ses exploits les habitants des différentes
r
cités. Loin d'avoir, à la façon de ses congénères,
un faible pour lès mots gras et les polissonne-
ries, il ne se plaisait que dans la fréquentation
des grands personnages et dans les convePëaUmis
diplomatiques. Du reste, il cause volontiers et,
comme il a acquis une certaine célébrité, les jour-
naux, toujours à Taffût de l'extraordinaire et de
la nouveauté, se sont empressés de reproduire ses
dialogues habituels :
« i""' demande. Connais-tu Bismarck, Jacko?
— Oui, oui; oui, c'est mon ploxis intime ami.
2* demande. As-tu vu Bismarck, Jacko?
— Oui, oui, oui.
CARICATURES SUR CRISPI
.-^ Et que fa-t-il dit?
— Que j'étais le flous grand homme d'État de
Ja terre, h
A cette modestie on reconnaît le seigneur don
Ciccio, transformé pour la
j'oie du public en perroquet
d'outre-Rhin.
Voir Bismarck! Jouer au
Bismarck! Avec le grand
chancelier diriger en maître
les afTaires de l'Europe, est-
ce que cela ne fut point la
constante préoccupation de
Crispi, est-ce que cela ne
passa pas chez lui à l'état
de monomanie aiguë ?
D'où l'amusant person-
nage créé par la caricature [b™ cAncioHe, 3nsïriii889.)
. 'Le persoDMge .ci figuré
italienne, un CriSpi se pion- bou» les trsiUdup professeur
géant dans l'eau bismarC- llsé Uolien Ffiedlunder, di-
recteur de l'Agenaa Sleftni-
kienne, cherchant, par tous Reuter.
les moyens, à acquérir le physique de son ami.
N'existe-t-il pas, entre les grands hommes, cer-
tains rapprochements naturels, certains airs de
famille? Ministre de la Triplice, il a trois por-
"^
CRtSPI EN CARICATURES
tefeuilles, trois colliers, trois femmes; il lui
&ut les trois cheveux . dé Bismarck.. Que ne
fera-t-il point pour arriver à orner son crâne
Don Ciccio contiDuant à bismarckiriser
{Fiachiello, 3 «yril 1888.)
de ces trois poils désormais historiques, inven-
tés par l'imagerie berlinoise, et que la carica-
tiire italienne va transplanter sur le crâne chauve
et luisant de son premier ministre. Si ce fut
CARICATURES SUR CRISI
1^7
une opération longue et délicate, le succès, il
faut le reconnaître, répondit aux efforts. Grâce à
certaine pommade diplomatique destinée à faire
pousser le triple
" cheveu sur les têtes
illustres, grâce sur
tout à son gen e
naturel, Crispi, qm
consacrait à l'opéra
tion bismarckienne
jours et nuits v t
bientôt apparaître à
son horizon cran en
les germes de la ^
chevelure ' célfebre p ^^
Grande fut sa jo e "" ^
lorsque dans le mi _
roir , devenu son sont l'Anndnonde
sin du rui. Ja Lé
confident intime, se ëihiopien, queiqui
pÉllk.
dressèrent à hauteur
voulue, droits et fiers, les poils i
attendus.
Dès ce moment, Crispi était prêt à remplir le
rôle auquel il allait être appelé par la démission
de Bismarck; dès ce moment, il était sacré pre-
I impatiemment
CRISPI EN CARICATURES
mier ministre de la Triple-Alliance. De simple roi
de cœur, il devenait subitement roi de carreau^
roi d'épée ; à son tour, il dirigerait, lui. Italien, le
(Pasquino, 1887.)
concert des puissances du Nord. Honneur sans
pareil et pour lui et pour son pays!
S'il faut en croire ceux qui ont l'oreille des'
chancelleries, les trois cheveux ne se perdent
jamais, les trois cheveux sont un dépôt sacré;
suivant les circonstances on les voit se dresser
y
CABICATTIES SCB CSI5PI ALLESAII»
r.i
sur uoe seule et ntème tële ou s'épari^er sor
Irois têtes différeoles. Cest à Bismarck qu'il faut
attribuer l'idée de leur division. Dans la (rainle
de voir son œuvre disparaître, il résolut deconGer
à Crispi et à Kalnocky partie de son précieux
talisman, si bien que pendant un temps, on put
gttenn de ta Tripliee.
voir trois ministres à un poil former le grand
conseil de la Triplîce aux (rois cheveux possédés
en commun. Pius tard, ils échurent, tous trois,
à Crispi, jusqu'au jour fatal où, le ministre
remercié, ils se trouvèrent sans emploi. En vain
par la voie du Don Chisciotle et autres organes
européens, a-t-on demandé un ministre po«f'lcs
trois cheveux de M. de Bismarck, ils paraissent
ne plus pouvoir rencontrer cr&ne assez illustre,
172 CRISPI EN CARICATURES
terre assez fertile. Don Ciccio l'avait bien dit :
« Après moi, plous personne il saura continuer
l'œuvre de moi et de moun ami Bismarck ».
homme modeste, tu ne t'étais point trompé!
Telle est, sous le crayon des humoristes italiens,
la seconde incarnation du plus grand homme de
la Trinacrie.
Dès l'entrevue de Friedriehsruhe, ^ette face
nouvelle viendra s'ajouter au type en quelque
sorte classique du tyran de Montecitorio.
Celte imagerie, pour égayer le public, n'aura
pas seulement les trois cheveux; elle évoquera
nombre d'attributs particuliers, elle empruntera
au casque prussien sa pointe légendaire, elle ira
chercher dans la garde-robe du seigneur Crispi
certains vêtements historiques et quelque peu
oubliés.
(( As-tu connu Garibaldi? demande-t-on au
perroquet de Bismarck.
— Oui, oui, oui ! c'est loui il m'a aidé k-iskve
l'Italie. » < .
Et, tout naturellement, la chemise rouge dfe
l'expédition des Mille se placera aux côtés de la
houppelande de Bismarck. Chemise et houppe-
lande, passé et présent, amours de jeunesse et
CARICATURES SUR CRI5PI ALLEH
amours séniles, les deux pièces les plus impor-
tantes du musée Crispi !
La vérité sur l'entrevue de Frîednchsruhe ou la Triple-
Alliance Urée par ...ses trois cheveux.
(Païqaino, 1887.)
La houppelande du chancelier de fer : quelle
veste pour le ministre italien ! Jouer au Bismarck,
174 CRISPI EN CARICATURES
cela est bien ; encore faut-il en avoir la taille !
Voilà ce que comprit et ce que se chargea de
montrer par une succession d'images la carica-
ture italienne. "^
Le Don ChiscioUe^ pour donner plus de piquant
à cette satire, fit intervenir dans la lutte un per-
sonnage comique, don Achille, le majordome
de Crispi, don Achille, petit gringalet, disparais-
sant sous son bicorne à glands, surmonté, lui
aussi, du célèbre paratonnerre. Crispi est si grand
que pour atteindre jusqu'à lui, pour lui parler,
don Achille est obligé de se servir d'une échelle.
Confident intime, le majordome veille sur son
maître avec un soin maternel, il sait combien
précieuse est sa santé. Les trois cheveux, la
pointe, la houppelande sont l'objet de ses plus
délicates attentions. C'est lui qui sera chargé de
voir si les trois cheveux poussent ; c'est Ini
qui devra dire si"^ vêtement bismarckien est à
la taille du ministre.
Tous les jours, il ira jeter son coup d'œil sur
le jardin Crispi-Bismarck : le miroir ne reflétant
rien, son regard africain suppléera aux infidélités
du verre de Venise. Mais c'est en vain qu'il
arrose ; le terrain paraît ingrat.
CARICATURES SOH CHISPI ALLEMAND 175
Tous les jours , entre lui et son maître,
s'échangent d'augustes paroles montrant quel
Le pauvre don Ciuci
intérêt tous deux prennent à la plantation du
taiisman chevelu.
« Anne, ma sœur Anne ! ne vois-tu rien
pousser?
— Rien, rien, le terrain est toujours uni.
176
SPI EN CARICATURES
— Pas même, seulement, le germe d'ui
trois cheveux?
— Pas l'ombre d'un.
Entre lui et lut.
(Ed préeeace de la menaça d'une nonTelle capote de uiuata-dii.) M-
cidément. ja joua da malhanr. Ed France, on ma Iraile de porfe^McoM*
— Que devenir?
— Je vous les ferai commander à vis! »
Des trois cheveux l'on passe à la houppelandç :
...^ *'l
lalia un
ndénnlo
dans la concert europée
péroDii
]d'«IU > en rits-.ry
V-."=
«M bon
e» p» k «tre nu
ulgaire.
CABICATURES SUR CHISPI ALLEMAND
179
« La capote de <( l'ami n Bismarck me va-
t-elle?
— Excellence, elle n'est pas à votre taille.
— ■ Bien certainement, ces gens du Nord n'ont
pas tenu compte de l'ampleur itaiiennel »
Et c'est toujours dans le même esprit, un feu .
d'artiRce de plaisanteries, de bons mots, annotant,
soulignaot la marche et les progrès den l'in-
Ûuenza germanique ». Plus de macaroni, plus
de musique italienne! Crispi mange, à tous ses
repas, des saucisses de Francfort et ne veut plus
entendre que du Wagner. C'est ainsi que l'Italie
prend place dans le concert de la Triplice.
180
CRISFI EH CARICATURES
Je fais ma partie, répond don Ciccio aux mécon-
tents, à ceux qui trouvent que les intérêts de
Donizetti ou de Verdi sont quelque peu sacriâés.
(( Moun ami Bismarck il aime beaucoup le bruit,
mais la mélodie italienne elle est encore plous
forte que son trombone
rayé. » Donc, consolez-vous,
braves gens!
Du reste, « mon ami Bis-
marck » est un peu comme
ces personnages fictifs, sur
le compte desquels l'on met
drim^retouraée!"'™"" ^out 06 qui advicut de fà-
(Drm chMcxoite. .vcii 1S89.) cheux. Ainsi Ciccio voudrait
bien marcher de l'avant, lui,
le grand révolutionnaire, mais ce farceur d'Otto
sans cesse le tire, le retient par les pans de son
habit. Ainsi Ciccio ^voudrait bien être agréable à
ses amis de Paris, et l'on sait combien il les porte
dans son cœur, mais il ne peut rien foire sans
l'assentiment d'Qtto. Ainsi Ciccio, homme simple
et sans détours, estimant que, seuls, les imbéciles
ne changent jamais, ne crâiridrait nullementde se
montrer à l'Europe avec sa veste retournée, mais
Otto lui a fait comprendre que ce pourrait être
EH-x Jnpila
rqui.totroir
ript d* MS
lEDI? Du» 1
ua iBB cas, le nBclir >.
(P«,
iiino, ISST).
(ICATURES SCn CBISPl ALLEMAND
183
dangereux, qu'on pourrait ainsi reconn^tre l'an-
cien conspirateur, et si cela venait k se savoir,
quel scandale dans les chan-
celleries ]
Toutes ces transformations,
toutes ces modifications dans
son allure, dans son attitude
extérieure, c'est le chancelier
de fer qui les lui impose, par
amitié, par sympathie. Lui,
toujours démocrate, toujours
ami des peuples contre les
oppresseurs, toujours parti-
san de la paix universelle,
voudrait aller porter par toute naii™ "randen" révoiwton-
l'Ëurope l'évangile de la fra- ""^e" r^M™ ''"'
ternité, banqueter et toaster; ," _u'™pr^'„d"* "u^iXm
il modère ses transports pour d'dDa'remKMur..'^"* ""
ne pas effrayer " moun ami » '•^°" ^'"'"'"''- ""'■'' i^^-)
Bismarck. « Nous sommes, dit-îl, les deux esprits
du monde : je souis l'ange de la paix, il est l'ange
de la guerre. Je souis le vent du Sud, il est le
vent du Nord, et nous soufflons tous les deux
ensemble, pour le plous grand bien de l'huma-
nité, afin que la terre, elle potiisse jouir d'une
184 CRISPI EN CARICATURES
température régulière. » Crîspi changé en
rose des vents, couvrant de fleurs la surface
du monde habité ! Nous marchons de sur-
prises en surprises. Les idylles siiccèdent aux
idylles.
Le voyage à Berlin est chose décidée. Crispî, le
premier de TÉtat, Crispi, sacré dictateur et que le
Roi voudrait faire comte, devient pour la satire,
le prince « Vicebismarck ».
Don Ciccio prend des leçons d'allemand et de
maintien : il cherche à se donner une allure, une
contenance, un costume. Don Achille sort les
décorations de son maître — sans la médaille des
Mille, par exemple — les galons et les broderies :
pompons, panaches, épées de gala. L^ ancienne
chemise rouge se poudre et, sur sa poitrine, place,
avant la lettre, Taigle noir qu'on ne manquera
pas de lui donner — à Berlin, c'est le vase de
Sèvres de la diplomatie — ; il porte catogan; des
pieds à la tête il est ancien Régime.
Les journaux humoristiques ne tarissent pas
en plaisanteries.
« Quelle bonne fortune pour Votre Excellence
d'aller dans la patrie de Luther!
— Pourquoi?
CARICATURES SUR CRISPI ALLEMANI)
183
— N'est-ce pas le pays de la Riforma ' ! »
Autre part — c'est la nuit — l'image le repré-
sente soDgeur, sur la terrasse du Palais.
« Quel ciel, le ciel d'Italie!
— Merveilleux : tout à fait... bleu de Prusse. »
Ailleurs, on le voit allant demander des rensei-
gnements à une ageace d'assurances.
— Votre agence assure contre les périls du
voyage?
— Oui, signor; que désirez-vous assurer?
— Je voudrais être garanti contre certaines
pertes. "^
— S'il en est ainsi, ne soyez pas inquiet. Vous
perdrez l'Italie, comme l'autre fois *. »
Voici, du reste, le départ solennel pour Berlin,
186 CRISPI EN CARICATURES
décrit et illustré par le Don Chisciotte. C'est une
page de bon comique qui a sa place indiquée
ici.
(( Tout avait été réglé d'avance pour le départ
solennel de Crispi et de sa suite. Sur une table se
trouvaient, soigneusement alignés, malles, caisses,
cartons à chapeaux, les objets les plus essentiels,
et cet ensemble, avec les pointes émBTgeant de
toutes parts, présentait l'aspect d'une ville orien-
tale aux minarets éclatants, vue à vol d'oiseau.
« Le matin, dès l'aube, la grande procession a
commencé à défiler à travers les rues. A la tête
dîftortège marchait don Ciccio. Derrière lui, don
Achille tenant par les pans la fameuse capote his-
torique, afin de ne pas laisser traîner dans la pous-
sière un vêtement doublement illustre. Sur le
passage don Achille reçut des blanchisseuses un
accueil enthousiaste auquel il répondit en agitant
son mouchoir.
« L'honorable Buffardeci *, chef de la majorité,
suivait en bon ordre. Au centre on voyait di San- '
donato % qui, à cheval, cherchait à forcer les
4. Député crispinien.
2. Député qui avait cherché à forcer les rangs du partrcris-
pinien.
CARICATURES SLR CRISPI ALLEKAND
rangs; tandis que hk Société des meilleurs radicaux
fermait la marche arec son drapeau porlaol pour
inscriptioD les mots : « Forts à l'iDlérieur. Res-
pectés à l'étraDger. »
« Au débouché de la rue Nationale, don Achille,
le Ger majordome qoi, jusqu'alors était resté
absorbé dans ses rêve-
ries intimes, fit part à
doQ Ciccio de ses im-
pressions.
« — Oh ! comme on
voit bien les splen-
deurs dorées des cor-
tèges germaniques,
mon maître, et comme
'' cela sied à nos profils
de guerriers antiques!
« Puis, pris subitement d'un doute terrible, et
secouant vigoureusement le bras de son auguste
maître : '~
« — Répondez-moi, 6 Sire, le prince chancelier
Otto I de Bismarck doit avoir ua vestiaire bïon
garni?
« — Certainement.
« Don Achille, alors, avec une anxiété croissante ;
(Donc
188 CRISPI EN CARICATURES
« — Et dans sa garde-robe, a-t-il beaucoup de
manteaux pareils à celui dont il vous a gratifié?
« — Oui, beaucoup.
-vs^« — Et ces manteaux, les offre-t-il à tout le
monde?
« — A tout le monde, non certes; seulement
aux hommes de grande valeur, à ceux surtout
qu'ilgiésire bien mettre en vue.
« A ces mots, laissant tomber les bras en signe
de désespoir, don Achille s'écria :
« — Malheureux que je suis! vouloir enfiler
un vêtement de cette taille. Loin de me mettre
en vue, son ampleur m'étoufferait et ferait entiè-
rement disparaître ma personne.
« A ces mots, don Giccio fronça les sourcils et
on Tentendit murmurer avec des soupirs :
« — Ah oui! ce qui m'arrive, justement.
« Tandis que s'échangeaient ces augustes pa-
roles destinées à être retenues par l'histoire, le
cortège continuait sa marche vers la gare. A la
queue, le coin des radicaux de choix, régnait une
certaine confusion. Un bon révolutionnaire était
entrain de discuter avec un excellent pétroleur.
« — Lorsque nous prendrons .^ongé de. don
Giccio, il faudra lui souhaiter un prompt retour.
CARICATURES SUR CRISPI ALLEMAND 189,
« — Non point! répondit le pétroleur, mais,
nu contraire, crier : « Au revoir! le plus tard pos-
sible! »
« — Tu ne tiens donc pas à le revoir bientôt?
« — Si fait, mais je désirerais également qu'il
fît à Berlin un long séjour, car ce serait un signe
évident qu'il y est bien vu.
« Les deux radicaux, naalgré leur conception
différente du patriotisme, finirent cependant par
se mettre d'accord, et le cortège ne fut plus trou-
blé, dans sa dignité, jusqu'au moment où, éprou-
vant le besoin de conférer avec Carlo Dossi, don
Ciccio s'écria :
« — Dossi? Où est Dossi *?
« Mais, étant à la' tête du cortège, il ne rece-
vait aucune réponse. ^
« — Que devenir sans Carlo Dossi? Il sait l'alle-
mand de telle façon que, quand il le parle, il
arrive à casser les oreilles ^ tout le monde; puis-
que, suivant le proverbe, la langue allemande n'a
pas d'os, mais nous casse le... dos... si {fa rom-
père.., il dossi).
1. Écrivain et journaliste, gros bonnet de la franc-macon-
nerie italienne, occupant une très haute situation au ministère
des affaires étrangères et ayant joui de toute la confiance de
Crispi.
V
190 CRISPI EN CARICATURES
« En fin de cause, pour mettre la main sur Tin-
trou vable, don Ciccio charge don Achille de don-
ner un coup d'œil sur le cortège, et dans ce but, il
empoigne Tillustre majordome, puis le hisse sur
sa tête.
« Malheureusement, juste au moment où, tout
fier de se trouver ainsi perché sur un pareil obser-
vatoire, il allait s'écrier :
a Mais je ne me trompe pas! c'est lui!
« Don Ciccio lâcha les bras et don Achille, tom-
bant sur la pointe du casque, vit toutes les étoiles
du firmament. Cet incident produisit un certain
refroidissement dans les sentiments sympathiques
que le majordome affichait à Tégard de l'Alle-
magne.
« — Oh ! oui, l'Allemagne est une grande puis-
sance, s'exclama-t-il douloureusement. Mais il ne.
fait pas bon à lui tomber sur la tête.
« Enfin le cortège parvint à la gare au milieu
des acclamations enthousiastes de tous les amis
qui accompagnaient don Ciccio.
« L'illustre ministre monta tout de suite dans
le wagon-lit qui lui était réservé et, après avoir
lu quelques lignes du Capitan Fracassa et de la
Riforma, il s'endormit paisiblement, pendant que
CARICATURES SUR CRISPI ALLEMAND 191
son infortuné majordome consolait sa... dignité
blessée avec cette sage pensée :
« Enfin! mon seigneur et mailre réprésente...
un parti ! »
« Départ grotesque, arrivée grotesque! A la
douane allemande on demande à don Ciccio s'il
n'a pas quelque chose à
déclarer.
« — Rien qui soit sujet
aux droits dans vos ba-
gages?
« — Ils ne COntien- En route pour Berlin.
nent que mes principes ^J::::^::^^^^^''''''
de gouvernement. ^^^" ^^»^^'^"^' '' ^'' '"^'^
« — Oh ! alors lltalie a déjà payé. »
A Berlin, il fréquente les journalistes qui veu-
lent bien dîner à ses côtés, cela ne s'était jamais
vu. Il reçoit des députations, entré autres celle de
la jeunesse alle mande figurée par six étudiants
centenaires ayant quelque peine à se tenir sur
leurs jambes. Mais, avant tout, il s'est promis
qu'il ne rentrerait pas en Italie sans avoir rendu
à l'Europe un éclatant service. Et que fait-il pour
cela? Ouvrez le Don Chisciotte, Désespéré, rési-
gné à tout, il va chez un marchand de porcelaine.
192 CRISPI EN CARICATURES i
\
« Que désire monsieur? lui demande le mar-
r
chand. Un service à thé, à café?
« — Non, il me faut absolument un service... à
rendre à l'Europe. » Et il quitte les magasins après
s'être entendu dire partout : « Pour cela adressez-
vous à M. de Bismarck. Lui seul tient cette mar-
chandise. » Il va chez le prince-chancelier et,
grâce au Don Chisciotte, nous sommes assez heu-
reux pour pouvoir sténographier une des conversa-
tions échangées entre les deux hommes d'État.
« Hier soir, après avoir assisté à la troisième
revue, M. Crispi se trouva en présence du prince
de Bismarck qui, sans autre préambule, lui dit
en français, et tout en regardant sa montre :
(( — Vous allez vous montrer, je pense; l'heure
est arrivée de rendre à l'Europe un de ces écla-
tants services...
« — Déjà ! » répondit en allemand don Ciccio;
car personne n'ignore que depuis six mois l'illustre
ministre apprend la langue de Goethe et de Heine
et qu'il sait, par cœur, toute la seconde partie du
Manuel de la conversation allerriande du docteur
Ebeling. Son professeur étonné des aptitudes
vraimelit extraordinaires dont il fait preuve, ne
cesse de répéter :
CARICATURES SUR CRISPI ALLEMAND 193
« — Quel élève intelligent! Quelle mémoire!
« Les admirateurs de la politique crispinienne
vont même jusqu'à dire qu'il a oublié ses prin-
cipes d'autrefois, uniquement pour ne pas se
charger la ménaoire outre mesure. Comment
pourrait-il se rappeler tant de choses ?
« Donc Crispi se rendit tout aussitôt chez Bis-
marck, bien décidé à s'exprimer en allemand. Le
prince était seul, assis dans un grand fauteuil de
velours roiîge.
« Crispi, «'inclinant profondément, prononça
ces paroles mémorables :
« — Bonjour, bonsoir, bonne nuit, monsieur^
madame et mademoiselle {Manuel, page 4),
« Bismarck, quelque peu surpris. Je fixa un
instant; après quoi il lui dit à son tour :
« — Oh! bonjour, mon ami! Désirez-vous vous
rafraîchir?
« — Merci, non, mais le chien de Tami de mon
cousin a le collier plus beau que le chien de l'amie
de ma belle-sœur [Manuel, page 9).
« Bismarck en entendant pareille incohérence
eut un moment de stupeur, et pensa que son
petit ami avait dû s'oublier avec le vin du Rhin»
Brusquenient, il lui demanda :
17
194 CRISPI EN CARICATURES
« — Avez- VOUS dîné? Quelle heure est-il bien?
« — Oui, monsieur.
« — Quelle heure, dis-je?
« — Non, monsieur.
« — Commept,vousne savez pas Fheure ! s'écria
Bismarck perdant patience.
,« Et Crispi, quelque peu humilié, murmura :
« — Il n'est pas encore midi. Il n'est pas encore
minuit. Il n'est pas encore deux heures [Man/uel^
page 22). ^
« Le^chancelier fronça les sourcils.
« — Qu'avez- vous? lui dit-il. Seriez-vous mal
à Taise?
« Et Crispi :
« — Je me sens, ce matin, un peu indisposé.
J'ai mal à la tête, aux dents, -au cœur, aux yeux,
à la gorge, à la langue, à la poitrine, et enfin aussi
au foie (Manuel, page 47),
« Que de maladies ! murmura Bismarck, puis il
repri. : ,;
« — Parlons un peu de choses sérieuses. Pos-
sédez-vous encore, en Italie, votre ancienne
popularité?
« Crispi ne comprit point ce qu'on lui deman-
dait. A tout hasard iJ riposta :
CARICATURES SUR CRISPI ALLEMAND 195
■ ■■ — - — — — ■-■— . . ■ T ■ ■ ■- -- ■ ■ - —
« — Quel temps ! Quel mauvais temps ! Il y a des
brouillards, il vente, il tonne, il grêle, il neige, la
pluie tombé à torrents [Manuel, page 74). .,
« Résigné à tout, Bismarck pensa en lui-même :
« Singulier personnage! Peut-être ne s'exprime-
t-il qu'en style poétique! Ces Italiens sont gens
à imagination tellement vive! Voyons.
« — Et de l'argent en avez-vous?
« -J- Je n'y suis pas encore arrivé, répondit
Crispi, en français cette fois.
« — Comment?
« — Mais oui. La réponse à cette question se
trouve probablement dans la troisième partie du
Manuel, et je vous le répète, je n'y suis pas
encore arrivé.
« La conversation dura ainsi quelques minutes ;
après quoi, Bismarck congédia son hôte assez
sèchement en lui disant :
« — Une autre fois, moif cher ami, quand vous
viendrez ici pour rendre des services à l'Europe,
vous aurez soin d'être un peu plus au courant
de notre langue. »
La grande plaisanterie du voyage de Berlin,
des conversations officielles ou intimes entre
ministres, ce fut encore la capote des anciens
196 CRISPI EN CARICATURES
jours, la houppelande de Bismarck, la veste rem-
portée par Crispi qui, à plusieurs reprises, avait
eu maille à partir avec le chancelier.
Du reste, toujours la même idée : Bismarck-
colosse, Crispi-nabot ; Bismarck prenant les airs
protecteurs d'un maître, Crispi ayant l'attitude
d'un jeune élève à qui Ton a tiré les oreilles; Bis-
marck jouant au vieux rond-de-cuir qu'on vient
troubler dans son repos, dérangé dans ses habi-
tudes, Crispi accompagne de son fidèle Achille,
jouant, à la fois, à l'espiègle et à l'homme d'im-
portance. Ici encore la palme appartient au Don
CfiiscioUe.
Tous deux sont à Friedrichsruhe, dans le parc
du prince. Subitement Otto ressent une certaine
fraîcheur. Galamment, don Ciccio lui offre pour se
couvrir sa culotte de 1860.
Tous deux sont absorbés dans des discussions
diplomatiques :
(( Alors, vous tenez donc absolument à renou-
veler le traitée
— Si vous saviez comme je vais être traité à
mon retour "en Italie. »
Ce sont les deux chanceliers, les deux piliersi
de la Triplice, les deux confidents qui ont
Caricatures sur crispi allemand 197
l'oreille des souverains, les deux augures qui,
entre eux, ont dû rire plus d'4ine fois; seulement
l'un est LDI et l'autre n'est encore que lui.
Mais aussi, il était parti
Crispi tout court; il revint
" von Crispi » ; une se-
maine durant, les journaux
humoristiques s'amusèrent
à l'affubler de la particule
tudesque. Il était parti avec
sa capotei: il revenait
grandi, si ce n'est avec la
taille, du moins avec l'étoffe
d'un homme d'État. Bis-
marck avait été généreux
avec lui, il lui avait donné
une garde-robe bien four-
nie; désormais on ne pour-
rait pins parler de
vestes. A Berlin, il avait
gagné les cœurs, il avait fait des conquêtes :
les Allemandes s'étaient éprises de ce profil
antique, de ce César de médaille. On ne disait
plus dans la brumeuse Germanie : " Voir Naples
et puis mourir », mais bien : « Voir Crispi et le
{Do» Chili
\
198 CRISPI EN CARICATURES
suivre ». Bref, malgré les mécontents, malgré les
plaisanteries du Don ChiscioUe, le voyage avait été
un triomphe pour don Giccio.
♦ De retour à Rome, Grispi n'eut plus qu'un
désir : rendre au chancelier ses politesses. Du
resté, cela était devenu pour lui une nécessité
politique. Il avait tant et tant parlé de son ami
Bismarck, il avait raconté sur leur intimité tant
de choses que, chaque jour, ses amis le pressaient
de leur montrer Otto, Otto le charmeur, Otto le
Romain. Dites-lui que les Italiens désirent le
voir, il ne saurait rester insensible aux prières
d'un ami tel que vous. Et vous lui montrerez
votre musée des antiques, section des capotes,
faveur réservée aux grands personnages.
Le malheur voulut que Bismarck 'fût envoyé
en villégiature forcée à Friedrichsruhe. Un coup
dont Grispi eut quelque peine à se remettre. Privé
de son meilleur ami, quelle responsabilité n'allait
pas être la sienne! Toutefois il ne se laissa point
désarçonner et, avec sa modestie habituelle, se
tint à peu près ce langage : « Bismarck, Caprivi; .
Caprivi, Bismarck. Toujours trois poils et oune
paratonnerre ! » A ceux donc qui menaçaient de
faire du tapage si on ne leur donnait Bismarck, il
CARICATURES St'B CBISPI ALLEMAMi
dit : « L'année dernière je n'ai pas pn tous faire
voir « mon ami Bismarck " ; cette année je vous
Capriri à Milan.
. Sn^iant l'nsige du Nord, qui veut qae Isa personniEes échnQireal saln>
da général slleoutld et Caprivi la toge du migislrat italien.
{Patquino. 1S90.)
montrerai « mon ami Gaprivi », ce qui est oune
même chose. »
« — Caprivi^^mon petit Gaprivi, viens chez mol,
lisailTOn en un style éploré dans le Fischietio, tu
admireras à ton aise ma capote de 1859.
200 CRISPI EN CARICATURES
« — Peu m'importe ta capote! Je ne saurais me
déranger pour pareilles balivernes.
« — Viens, je te montrerai oune belle petite
chose que j'ai faite en m'amusant.
« — Qu'est-ce encore? "
« — L'Italie parbleu !
« Viens donc, tu m'aideras à refaire la carte
d'Europe! Et puis tu sais, j'ai besoin de me pro-^
mener à ton bras, afin d'imposer silence à ceux
qui troublent mes loisirs. »
Caprivi se laissa attendrir, Caprivi vint; le
colosse germain se fit même tout petit, laissant
croire complaisamment que, désormais, la Triple-
Alliance avait pour centre Rome, pour grand
chancelier don Ciccio.
Crispi triomphait, il pouvait « montrer » son '
chancelier. Ici encore. Don Chisciotte^ Fischietto,
Pasquino nous tiennent au courant des incidents
de l'entrevue de Milan. A Caprivi on fit voir l'allié
des anciens jours, ce pauvre Napoléon III relégué
dans une cour; bras dessus, bras dessous on alla
déposer une carte au Secolo pour le remercier de
ses réclames à l'égard de la Triplice et, finale-
m^t, on tint un conseil secret jdont les détails les
plus intimes connus grâce à un courageux journa-
CABICATIBES STR CRI^PI ALLEMAND 301
liste transformé pour la circonstance en cariatide,
se penTeut résumer en ce dialbgue épicé :
« Crifpi. — Eh bien '. comment trouvez-vous le
risotto à la milanaise?
Caprivi. — A la hauteur de sa répnlation;
seulement je l'eusse préféré moins safrané. »
Hamnuges de Caprivi ■ U • prima bdleriaa ■ ds la Triplc-Alliior?.
{Patqaim, S Juin 1S9«.)
Les questions les plus graves de la politique
européenne revêtent, entre nos deux compères,
une allure tout intime :
» Avez-vous de l'appétit? demande Caprivi.
— Un appétit grand comme ma politique.
— Ce café vient d'Afrique? hasarde, au dessert,
le chancelier germanique.
— D'Afrique, il ne nous vient que de mauvaises
nouvelles. »
202 CRISPI EN CARICATURES
Et les jeux de mots, les recherches de rappro-
chements, de similitudes dans les deux noms,
pleuvent drus comme grêle.
Gaprivi, Crispivi; Crispi, Gapri, tous deux ne
sont-ils pas fils de la même patrie? Pourquoi
Visola de Capri ne deviendrait-elle pas, désor-
mais, Yisola de Caprivil
Ce fut le dernier triomphe de Crispi et de la
politique allemande, de cette politique dont la
principale raison, dit un écrivain italien, était^
alors l'intérêt et Tambition d'un ministre.
Vis-à-vis de cette attitude, la caricature ne
désarma pas : après avoir abaissé Crispi devant
Bismarck, elle le marqua au front du paraton-
nerre prussien, ce qui n'empêcha pas l'orage de
fondre sur son crâne ministériel.
Capri vi avait rendu la politesse faite à Bis-
marck. Aujourd'hui il reste seul; aujourd'hui, les
deux meneurs de l'entente italo-germanique ont
fini de parader. M"° Ciccia, prima ballerina de la
Triplice, n'attire plus les regards des spectateurs
•
au théâtre de Montecitorio et lui-même", le pauvre
perroquet germanique, est remisé au rancart. Lui
qui causait si bien, lui qui savait dire comme
nul- autre « moi et moiin ami Bismarck » ! Les
CARICATURES SUR CRISPI ALLEMAND 203
mauvaises langues de la capitale romaine préten-
dent que tous deux ont été rejoindre un certain
Grispi qui, jadis, fit quelque bruit.
C'est égal! On chercherait vainement dans la
caricature italienne un crayon qui ait été favo-
rable à la Triplice.
\^
IX
LES CARICATURES SUR CRISPI « AFRICAIN »
Historique de la question africaine. — Don Giccio et sa « belle
étoile d'Italie ». — Don Ciccio couvant l'œuf africain. — Méné-
lik « notre amik ». — Son entrevue avec don Ciccio. — La
visite des Marocains au « Musée Crispi ». — Le trône de Mé-
nélik. — Crispi dans ses rôles multiples.
L'Allemagne d'un côté, l'Afrique de Tautre;
Bismarck, Ménélik, tels furent les deux rêves, les
deux soutiens de la politique crisj)inienne, répon-
dant si bien aux désirs de lltâlie elle-même : être
une des grandes puissanbes européennes, peser
d'un certain poids dans le concert des nations, et
avoir un empire colonial. Aussi quel mirage
n'exerça pas sur les esprits cet empire africain
baptisé par avance du nom pompeuxi d'empire
d'Erythrée, cet empire qui, avec la Triplice, fut la
force de Crispi et qui, aujourd'hui, disparaît,
s'efface de la carte, ne laissant aux. Italiens que
des rêves déçus, des ambitions non satisfaites et
18
206 CRISPI EN CARICATURES
ce petit îlot de Massaouah dont il n'y a rien àV
tirer ni à attendre.
Il me paraît nécessaire, vu le peu de lumière
fait à cet égard, de retracer en quelques lignes
rhistoire des conquêtes (!!) de Tltalie dans
l'Afrique orientale.
Pendant assez longtemps ses efforts demeurè-
rent impuissants contre là ferme volonté du Négus
d'Abyssinie qui repoussait toute ingérence sur ses
domaines. Ce fut là la première période, la
période militante. Puis les cpmplications suî'gis-
sent entre le Négus Johanné, ses généraux et le
roi de Schoa. Alors Tltalie jugea que le moment
était venu pour elle d'intervenir utilement et de
réussir par Tintrigue là où ses armes avaient
échoué.
Elle aida de toutes se« forces les adversaires du
Négus, et lorsque ce dernier succomba, elle put
croire — et elle crut un instant — que rien n'em-
pêcherait plus TAbj^ssinie de tomber entre ses
mains. ,
C'est dé ce moment que datent ses relations
diplomatiques avec le roi M^nélik I", qui s'est
joué d'elle de la plus adorable façon.
Il a obtenu des Italiens tout ce qu'il leur a
CABICATUBES SUR CRISPI AFRICAIN
207
demandé, et non point des promesses vagues,
mais des armes, mais de l'argent, mais une aide
effective.
•1
régn
Choses africaines :
la prier
ui non» B
nOuence
{Fàch
e de Crispi
en perdunl àet batailles,
prétoy«nce.- et de U si
er SUT ritalie, sor l'Afri
defico
deaœd
encore
brilU en Afr
mes dunnereu
de lo lage»
urrai, pour
mande enli
eti», BT mais
que, par piUé,
ea entreprise»
r, enfin. Ainsi
1890.)
En retour, il leur a promis beaucoup de choses et
ne parait jamais avoir songea tenir ce qu'il promet-
tait. Il a reçu à sa cour mission sur mission, notam-
i08 CRISPI EN CARICATURES
ment Tagont principal de M. Crispi, le comte Ânto-
nelli, le véritable meneur de toute cette affaire; il
a envoyé de son côté à Rome des ambassadeurs que
M. Crispi montra au populaire^^italien pourbieD
affirmer son triomphe. Ménélik enfin laissa établiri
rédiger un traité de protectorat — celui-là même
dont M. SpuUer a si facilement donné acte —
que M. Crispi fit publier par toutes les trompettes
de la renommée, mais il se garda bien de le signer.
Et aujourd'hui il déclare que jamais de sa vie il
n*a entendu se placer sous le protectorat italien;
et il invile le comte Antonelli et ses amis à
déguerpir le plus tôt possible d'!^nkaber, sa
^ capitale.
Ainsi s'écroule, ainsi s'écroulera, très certaine-
ment, tout cet échafaudage éthiopien, sur leqnd
reposait une partie de la puissance erispinienne;
ainsi disparaît ce miroir aux alouettes, vulgaire
appeau il Tusage du bon public.
(40 qui est intéressant, c'est de constater que, là
rncore, la caricalure a vu juste, qufr, là encore,
rlle a trouvé matière à satires amusantes contre
cehii (|ui Irompaillo pays ou, du moins, s^abusait
élran^onu^nl, toujours confiant en son étoile, cette
éloilr (|uo tant d'autres politiciens, avant loi,
CARICATURES SLR CBISPI AFRICAIN
209
invoquèrent et pensèrent également devoir briller
pour eux seuls, x
Crispi-Hénélik, c'est la îroisiëme face de don
Giccio.
Il aura, sous le crayon des dessinateurs, sa
politique africaine,
ses amours africai-
nes, sa cour afri-
caine. Quand, à la
Chambre, on discu-
tera sur sa chère
Erythrée il prendra
la parole entière-
ment blanc, devien-
dra rouge, passera
au violet et finira afri^iD. îe''^iu ci^ia u 9ë"geDa'^s"d^
, ... ttifoet k bliDc U catsie déji épaiÉée do
Doir. Le noir lui lamère.
Sied : c est un
. merveilleux décor pour sa moustache blanche.
Sans cesse il prépare quelque couvée nouvelle ;
sans cesse il prétend faire son petit autocrate
africain. Cela coûte k l'Italie pertes d'hommes,
pertes d'argent. Peu importe : il faut à don
Ciccio son empire, sa guerre, son roi. Avec 2 mil-
lions il s'engage à livrer une colonie de première
210 CRISPI EN CARICATURES
qualité, marchant sur des roulettes, ayant un per-
sonnel complet, chameaux, dromadaires, mulets,
ânes, police et fonds secrets, police des mœurs
pour rinspection des caleçons des indigènes,
^éclairage, service de courriers entre Ménélik et
« Lui », sans oublier les dépenses imprévues —
budget de la guerre africain — tels que achat
d'alcool camphré, arnica, emplâtres, bandages
4)héniqués et autres destinés à soigner les contu-
sions légères que ces bons négros ne manqueront
pas d'octroyer aux colons italiens en guise de don
de joyeuse arrivée. Tous, produits de la péninsule,
du reste, comme les médecins et les pharmaciens
pour lesquels on fondera un lazaret colonial. Gela
s'appelle ouvrir un débouché aux industries et aux
carrières nationales.
En vain tous les hommes d'État de l'Italie s'élè-
vent-ils contre cette façon de comprendre les
intérêts du paySj en vain le clan des anti-africa-
nistes mène-t-il une campagne bruyante contre
ces noirs projets *, doi^ Ciccio repousse tous les
assauts avec un aplomb imperturbable et répond
1. Parmi les députés qui furent les plus opposés à la poli-
tique africaine, il faut citer Plebano, Ferrari, Imbriani, de
Zerbi, Bancarini, tous hommes de valeur.
/
\
\
214 CRISPI EN CARICATURES
contre moi? Dieu merci! je ne suis pas enrhumé
comme M. Tirard... et je me charge encore de
vous faire voir les étoiles en plein midi. »
Mais Ménélik ne venait pas, et c'était Méné-
iik qu'il fallait, Ménélik confident intime depuis la
chute de Bismarck, Ménélik promis au peuple
comme curiosité africaine, Ménélik protégé par
son caleçon et par don Ciccio. Le noir, le traître
Ménélik restait sourd aux supplicatfons , et aux
couplets les mieux tournés. En vain, lui chan-
tait-on : j^
L*Abyssinie est un paradik
Un pays vraiment clyk
Truck, trick, trick, trick,
Vive le négus Ménélik!
Et c'est un grand bonheur ^
D'être roi de noirceur
Quand on pense que : qui! quik!
Ciccio-Grispi est notre amik.
En vain, au carnaval, vit-on se promener,
comme chez eux, des Ménélik et des* Ménélika ;
cela ne suffisait point à calmer les justes impa-
tiences de gens qui se sont payés un roi et qui
tiennent à voir, malgré cirage et ténèbres, s'ils
en ont pour leur argent.
Enfin Ménélik vint. Il était temps : don Ciccio
allait s'adjuger la couronne, pour ne point la
Tl'BES SIR r,BISPI AFBH
âl5
laisser toniber en mauvaises mains. L'ne cou-
ronne en Calabre. n'est-ce pas une fille dans un
corps de garde? Bientôt, comblé de caleçons
d'honneur — c'élaienl ses vestes à lui — le
sultan d'Oppiat dut songer au retour. Yoicî en
quels termes le Don Chisciotte raconte sa visite
d'adieu au grand maître de la Trinacrie :
« Hier l'ambassadeur makoionien a fait sa visite
d'adieu au président de la Société de géographie,
lequel lui a remis une magnifique longue-vue.
(( Après quoi l'illustre prince s'est rendu au
minîatëre des affaires étrangères où il a eu un
entretien avec le* président du conseil.
" L'honorable Crispî en le voyant armé de Tins-
ru
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CARICATURES SUR CRISPI
« L'honorable Crispi fut lui-même étonné de
la véracité de cette assertion.
La visite des Marocains à Cnspi
do Rome rapportent que CrLapi a reçu spien
« Alors reprenant la longue-vue des mains du
ministre, et la braquant sur ce grand hommed'Etat,
le prince Makoionein s'écria avec animation :
EN CARICATURES
« — Oui bien, tu es un grand homme !
« A ces mots l'honorable Crispi esquissa un
sourire de complai-
sance, murmurant à
part lui :
« — Jusqu'ici l'Eu-
rope seule me con-
templait; désormais,
l'Afrique, elle aussi,
aura les yeux sur
moi. ))
Ménélikjil est vrai,
devait bien cela h
celui qui lui avait pro-
curé liste civile, cou-
ronne, trône! Unmeu-
ble d'art , reproduit
lui aussi par le Don
Chisciotte, comme
les interviews et les
entrevues célèbres.
Un meuble couronné
par don Achille, aigle aux ailes éployées du nou-
vel empire, et ayant pour pieds les souliers du
maître, — bottines anglaises à talons plats et élas-
^^fe
r
l^^^s
i>
1
,J^ ^ ■■Mb'''Li
Le trÙDe du roi Ménélik.
Reproduction fidèle pour les leoli
CARICATCRES SLR CRISPI AFRICAIN
219
tiques; i2 fr. 50 Ternies. Sur le dossier, don
Giccîo remettant à Hénélik un acompte à la panse
ventrue; sur les bras, la tête de Ciccio, polie
comme un ivoire du xui* _
siècle ; sur le devant du
coffre, Ciccio, en déesse fé-
condante de la nature, fai-
sant croître et pousser les
petits empires négros.
Marocains , Éthiopiens ,
Tunisiens, Ménélikiens,
tous les Africains ne furent-
ils pas ses préférés? Avec
eux ne le voit-on pas tou-
jours souriant, toujours
empressé, heureux de pou-
voir enSn rencontrer des
gens qui le comprennent et ''''"'■ ''"P''^»!"" ■!« P"'«-
qui ne le noircissent pas de
tous les crimes. Eux
méconnaissent ni sa toute -puissance, ni son
talisman, ni sa honne étoile.
S'il n'était attaché au rivage par sa grandeur,
comme il volerait vers ces contrées lointaines
où règne 1^ politique de l'ophtalmie; comme il
(Oon Chisc
avril IS8e.)
220 CRISPI EN CARICATURES
irait rejoindre à Asmara ou dans une quelconque
des autres couvées manquées ses noires amours,
Cléopâtre Makojonem.
Tout cela la caricature italienne Ta rendu
avec esprit, trouvant dans les dents d*éléphant,
dans les cornes d'ivoire, un accessoire aussi
décoratif que pittoresque. On verra chez elle jus-
qu'à des Crispi ayant aux oreilles ou en guise de
. breloques, des cornes en corail. Image vivante,
blanche personnification de la puissance afri-
caine, de cet empire colonial que lltalie avait
cru saisir et qui s'envolera en fumée avec la
même facilité que son argent!
Le plus drôle — et là rAfriqtie-Crispi devient un
véritable roman comique — c'est que Méné]ik a,
lui aussi, une carte à payer qui va le faire quel-
que peu blanchir. On lui a donné de l'argent,
c'est vrai, mais pour pouvoir* mieux lui en
prendre. Et quand on le met en demeure de con-
fier aux ingénieurs italiens la direction de ses
mines d'or, il répond, non sans une noire malice :
« Ah! oui, lorsque ces mines me fourniront beau-
coup d'or, moi aussi je prêterai de l'argent ^
l'Italie, et je placerai, pour les faire fructifier,
mes capitaux dans les banques italiennes ».
CARICATURES SIR CRISPI AFRICAIN 221
Ainsi finit la trilogie, je veux dire le triptyque
Crispi, côté Italie, côté Allemagne, côté Afrique.
Et l'on ne saurait quitter les crayons italiens sans
constater, une dernière fois, avec quel sens par-
fait du pittoresque et de la satire, ils ont vu
(Altnan&ch de La lliim, 1S90.)
toutes les faces du personnage ; Prima donna de
la Trîplice, jouant avec la Franco à l'amoureux
jaloux, père noble avec la Grèce et la Bulgarie,
despote avec l'Italie, galant avec VÉryllirée; c'est
bien cela!
Don Ciccio tombé, le crayon s'apaise : lâché
par ses collègues, repoussé par le roi, abandonné
dans la lutte par Bismarck, puis par Ménélik, le
dictateur n'a même plus son fameux parti d'oppo-
sition.
222 CRISPI EN CARICATURES
. ■
Et qu'a-t-il fallu pour arriver à un tel résultat?
Une petite boule tombant dans une petite urne.
L'idée est debout, les cadavres sont à terre,
rivés à la même chaîne, Tanneau de la Triple-
Alliance forgé ici même par le crayon de Blass.
Ci-gisent von Bismarck, von Tisza, von Crispi.
Qu'ils reposent en paix!
A
LES CARICATCBES FRA:CÇAISES SUR CRISPI
Esprit des caricatures dirigées contre Crispi. — Bismarck
représente le drame, Crispi la comédie. — Pas de Crispi sans
Bismarck. — Types du personnage. — Un port rai t>oliarg«
par Luque. — Les caricatures du Don Quêchotity du Piht%
de la Silhouette. — Verve des dessinateurs. — Quelques
compositions originales : Tœuf Crispi, par Blass. — Les
événements politiques traduits et expliqués par Timago. —
Tiret-Bognet et la Triple-Alliance. — Conooplion philoso*
phique de ses caricatures. — Bismarck et Crispi obtenus h
l'aide de la silhouette des mains, par F. Trewey.
Alors que la caricature italienne est rosU^t» h!
longtemps sans voir celui qui devait Mro hou
« grand chancelier w^ il ne faut point s'ôtoniHU' hI
la caricature française n'a connu (Crispi qiio Hur
le tard.
Et quand les traits de riiommo d'iUat Hirilinn
commenceront à se populariser parmi nouH, en no
sera point pour lui être agréable quo Timago lo
mettra en Vedette.
Bismarck, je Tai démontré aillourt), avait Mf
vers 1867, dans les bonnes grftcc» An la itntnnti
224 CRISPI EN. CARICATURES
satirique parisienne qui le proclamait « très gai,
très affable, très courtois, très bon enfant »;
d'emblée Crispi fut considéré comme un person-
nage antipathique.
Flatterie et antips^thie d'autant plus inexpli-
cables que Bismarck était, dès ce moment, le
bouledogue, le personnage rogue, cassant, que
nous avons appris à connaître à nos dépens et
que Crispi, tout au contraire, était souple, adroit,
insinuant, comme il s'est toujours montré depuis.
Plus tard, à la suite des terribles événements
de 1870, les types s'accentueront; dès 1877 la cari-
cature française verra en Crispi la contre-partie,
pour ainsi dire, de Bismarck : l'un représentant à
ses yeux le drame, l'autre la comédie; l'un per-
sonnage tragique à la Hamlet, l'autre tenant de
Guignol et de Pulcinella. ^
Au fond je ne vois pas en France une animosité
•
personnelle à l'égard de Crispi, mais bien plutôt
une sorte de déception provenant d'un manque-
ment à ce qu'on était en droit d'attendre de
l 'ex-garibaldien. La satire a donc traité le ministre
italien comihe s'il était un des nôtres. Don Ciccio,
l'ancien expulsé de Turin en 1851, l'ancien député
de Castelvetrano en 1860, iie pouvant « faute de
CARICATURES FRANÇAISES SUR CRISPI 227
se Fiendre à son poste et venant en
1889, doré sur tranches, échouer au banquet de
gala de BerUn, entre deux princes, presque aux
- T'a> beau foire, m
côtés de l'empereur d'Allemagne, cet orgueilleux
cachant ses sentiments intimes sous les dehors
d'un patriotique dévouement, lui a paru aussi
228 CRISPI EN CARICATURES
*■
amusant, aussi grotesque que maint politicien
français brûlant aujourd'hui ce qu'il adorait hier.
Et ceci une fois admis, elle s*est acharnée sur
rhomme qui personnifiait la politique italienne;
elle a fouillé son passé, elle a cherché à le ridi-
culiser èous toutes les formes, ne craignant pas,
à l'occasion, les détails plus ou moins scabreux
de la vie intime, Taccusant même de détourne-
ments qui neTfurent jamais prouvés, et qui, dans
tous les cas, ne regarderaient que ses conci-
toyens.
Elle a vu en Bismarck un créateur, en Crispi
un imitateur; ici, Thomme de fier, à la volonté
inébranlable; là, le pantin dont un plus .puissant
tire les ficelles. Ici, Thômme qui impose sa
volonté; là, celui qu'on fait marcher. Et, vérita-
blement, les Italiens ne sauraient lui en vouloir,,
puisque, eux aussi — on a pu ep^ acquérir la
conviction — ne Font pas traité autrement lors-
qu'il s'est trouvé en présence de TAUemagne.
Dans la grande pièce humaine qui trop souvent
se joue à nos dépens, Bismarck représente le
drame, Crispi la comédie : l'un fait frémir, J'autre
fait rire. Bismarck est le directeur du grand
théâtre des « Puppazzi » européens ; Crispi est le
/
KÇON
tion. 0»
je Upe a
r les doigUI
IS seplembra
1838.)
N.
/
CARICATURES FRANÇAISES SUR CRISPI 231
premier sujet, la première poupée. Telle est, tra-
duite de mill^ façons particulières, l'idée générale
qui se retrouve à chaque page.
Ce que j'écrivais dans mon Bismarck sera, ici,
confirmé par les images elles-mêmes :
« Pas une caricature sur la politique italienne,
sur Crispi, sans qu'on ne voie quelque part, un
bras, un casque, une ombre connue, indices révé-
lateurs de cette influence allemande qui nous
paraît toute-puissante en la circonstance. Ici, c'est
Crispi prenant une leçon de mandoline chez M. de
Bismarck qui lui dit : « Attention, ou je tape sur
les doigts! » Là, c'est, à propos de Tentrevue de
Friedrichsruhe, la joie du chancelier étonné
d'avoir pu, à son âge, faire là conquête de la
belle Italie qui lui répond : « Remerciez-en Crispi,
un bien habile entremetteur » . Ailleurs , il
chausse la grande botte italienne, et à Crispi
qui lui demande si cela va, il répond : « Comme
un gant ». Autre part, l'onjiperçoit un pantin —
Crispi — dont la ficelle est tirée par Tinévitable
personnage. »
Bismarck est le maître, Crispi est un élève du
père fouettard, de celui qui a su arriver à dresser
toutes les chancelleries, tenant à leur usage
N
232 CRISPI EN CARICATURES
magasin, d'incidents de frontières et de notes
diplomatiques. Crispi est même un élève docile,
intelligent, absolument hors ligne. Il copie servi-
lement, mais il copie bien : bon papier, bonne
encre, bonne écriture. Là où l'ogre du Nord avait
écrit : « Incident de Pagny-sur-Moselle — Inci-
dent de Raon-sur-Plaine », le renard du Sud met:
« Incident de Florence — Incident de Modane »,
et le tour est joué.
-On avait eu les « Bismarckiades »de HerrPrinz
von Bismarck, on a les « Crispinades » del signor
Crispi Crispino.
Bismarck joue du fusil à aiguille, Crispi pince
de la guitare. Il attire le chaland, tandis que le
maître reste derrière la coulisse, observant l'effet
produit par les exercices variés de son « meilleur
élève ».
Donc, deux points caractéristiques sont à
observer dans l'imagerie française : d'une part
peu de Crispi sans Bismarck; d'autre part un
Crispi particulièrement italien, si ce n'est^ comme
type, du moins comme costume, comme attributs.
Notre caricature n'a pas seulement vu le Bis-
marck international, elle a vu quelquefois le chan-
celier de l'Empire allemand dans ses démêlés
234 &RISPI EN CARICATURES
intérieurs, dans ses différends avec le Reichstag;
Bismarck remplit à lui seul le sujet; il peut se
passer de tout accessoire; son Monographie n'a
pas que des compositions de fantaisie, mais aussi
des portraits-charge.
Crispi ne vient sous le crayon de nos dessina-
teurs que lorsque surgit un incident quelconijua
du côté de la frontière italienne : Massouah, Zula,
Tripoli, affaires tunisiennes, algériennes ou ma-
rocaines.
En 1877, lors de sa tournée à travers TEurope,
il vient à Paris, il a une entrevue avec le Dieu
du jour, Gambetta. La caricature, il sembla, va. .-
s'enaparer du personnage, d'autant plus que si '
deux augures ne peuvent se regarder sans rire,
deux Italiens, si ce n'est de nationalité, du moin»;^
de race et de caractère, ne peuvent s'entretenir des
moindres affaires sans jouer au plus fin. Ouvrez
lei5 journaux quotidiens ils annoncent « l^éne-
ment », à grands renforts de « manchettes »; par--
courez les illustrés il n'y a rien : ni portraits, ni
images satiriques. Et pourtant la conversation
entre le Génois^Niçois et le Sicilien méritait quel-
ques coups de crayon. Ce croquis à la plume de .
M. Narjou^ le démontre suffisamment :
CARICATURES FRANÇAISES SLR CRISPI 237
«^Gambetta parla beaucoup. Il s'efforça de
convaincre Crispi des avantages d'une république
italienne, d'une république espagnole, et d'une
triple alliance latine. Crispi se dérobait, non que
ridée lui déplut.... pour l'avenir; mais le promo-
teur de l'idée l'inquiétait. A la fin, fatigué, dit-on,
de l'insistance avec laquelle Gambetta se mettait
en avant, prenait la première place, le reléguant
à la seconde, tranchait du maître et décidait toutes
choses, Crispi coupa court à l'entretien par un
mot dur, don^l'aulhenticité n'a pas, du rester-été
établie. »
Pourquoi ce silence? Peut-être faut-il l'attri-
buer à un mot d'ordre venu d'Italie, donné par
ses ennemis et complaisamment suivi en France.
Peut-être la méfiance est-clle à l'ordre du jour
vis-à-vis d'un personnage dont on ne connaît pas
encore les sentiments intimes? Quoi qu'il en soit,
le voyage de Crispi ne laisse aucune trace dans
l'imagerie française.
J'ai dit que Crispi n'apparaissait presque
jamais seul. Le portrait-charge de Luque en est
la meilleure preuve.
Le voici, en effet, gesticulant et sautillant, mon-
trant le poing, laissant tomber des mains énormes.
N
238 CRISPI EN CARICATURES
véritables boulets, le regai:d irrité, et prêt à se jeter
sur Tennemi. Très brave, très arrogant parce
qu'il se sait en sûreté, car c'est derrière le casque
prussien, immense coupole à pointe, posée par
terre, qu'il exécute sa mimique expressive. Pas
besoin de Bismarck, ses armes parlantes sont là.
Mais ^e t'avise point, seigneur Crispi, de coiffer
Téteignoir ; sous ce casque gigantesque tu perdrais
la tête... et le reste. En somme, portrait d'une
merveilleuse exécution, fort ressemblant, le seul
qui se puisse comparer aux têtes du Pasquino
'T)u du Fischietto,
J'ai dit que Crispi était, presque toujours,
représenté en Italien. Une seule fois, Blass, pour
me servir des propres termes de sa légende, lui
« colle sur l'œuf » les trois cheveux de Bismarck;
une seule fois, un autre caricaturiste a l'idée de
planter le paratonnerre prussien sur son chapeau
à plumes de coq. Au fameux banquet de
Turin (1877) où il porta la santé de toutes les tête^
officielles, couronnées et autres, on lui met en
main, en guise de verre, le casque germanique,
façon assez originale de verser du Champagne dans
une coupe sanglante. Mais, ceci noté, il apparaît
invariablement costuùié en bersaglieri ou en
iricBlaro do Blaas (Triboukr, » js
^v
CARICATURES FHASÇAISES SUR CRISPI 241
brigand; calabrais, au tromblon évasé, au feutre
conique orné de la plume de paon, suivant le type
popularisé par les personnages d'opéra -coniîque.
On est même surpris en voyant combien peu
l'imagerie française a fait usage d'un^ ligure bien
Le banquet de Turin. — Un brindisi à la Crispi,
GMicature da Blase (TribauUl, 30 octobre IS87).
en situation et qui devait si admirablement ré-
pondre aux sentiments du public.
Avec Crispi, comme avec Bismarck, les crayons
et les journaux se montrent sous leur aspect
habituel. Don Quichotte, Triboulet, Pilori, Sil-
houette, Grelot font pour l'homme d'Etat italien ce
qu'ils ont tait pour l'homme d'État allemand. Ils
le caricaturent à leur point de vue personilel, sui-
21 y
242 • CRISPI EN CARICATURES
/
vant leur esprit particulier, ne s'inspiranlK pas
plus du type italien qu'ils ne s'étaient inspirés ^
jadis, du type germanique. Leur Crispi est plus
ou moins ressemblant; la physionomie les inquiète
peu. Ce qu'ils cherchent, c'est à traduire par le
crayon, Tincîdent, l'événement politique du jour.
•
La botte italienne, la veste de Crispi, les crispi-
nades du vieux galantin, autant de Ueux com-
muns, souvent interprétés. Quelquefois, le premier
ministre sera un des bouledogues que la Tri- /
plice lance sur la France ; d'autres fois, costumé^
en Napolitaine, il dansera avec Bismarck, aux
accords d'une Santa Litccia quelconque.
Sous le crayon de Blass la composition sera
toujours de bon ton; sous le crayon de Pépin elle
ne craindra point les vulgarités. Moloch ira cher-
cher la note africaine en nous montrant Crispi
« peintre breveté, pour souverains », occupé à
badigeonner, à passer au noir, son roi de prédi-
lection. Faute de Ménélik, il faut savoir se con-
tenter d« Dinah-Salifou. '
Dans toutes ces imagjes, la question financière
apparaîtra souvent : on se complaît à représenter
l'Italie appauvrie, ruinée par Crispi. « Tu m'as
mis sur la paille, mon François, mais tu es
CARICATURES FRANÇAISES SCB CRISPI
beau, je t'aime quand même! » Ici, lejjictatcur
sera en chanteuse des rues tenant à la main un
papier sur lequel oq lit : « Nouvel emprunt italien
CBriMtgrii da BLub {Trib^kt, 5 oclobre 18901.
SOO millions. » — C'est « la cigale et la fourmi »
de La Fontaine mise à la portée dos événements
politiques — v Là, véritable bandit, chef de bri-
246 CRISPI EN CARICATURES
J _ , I _LJ'"-W.ll 1JI_ ■
gan^s, ygfié jusqu'aux dents, il dirigera person-
nellement les opérations ayant pour but le cro-
chetage de la banque de France. La caisse ou
la mort! C'est le 1" naai des Etats ruinés par des
dépenses excessives, succombant sous le poids
des impôts et des charges sans cesse accrues.
« M. Crispi a besoin d'argents II flatte la
France et les opportunistes s'y laissent prendre. »
— Telle est la légende d'une caricature de Blass
sur laquelle figurent, à côté de l'homme d'État
italien, des personnages français aux profils
connus. Une des seules, si ce n''est l'unique de son
espèce; car alors même qu'il se trouve mêlé
à nos affaires, Crispi aura toujours pour parte-
naire Bismarck ou Caprivi. N'est-il pas l'homme,
la chose des chanceliers germaniques? Si^ par
hasard, on le montre faisant la cour à la France,
c'est toujours dans un but intéressé, parce que la
vieille Gaule est le pays des gras pâturages et
des coffres rebondis. Bouledogue lancé par la
Triple-Alliance ou mendiant venant chercher nos
sous pour rétablir l'équilibre des finances ita-
liennes, ces deux faces d\x personnage seront
les plus popularisées par le crayon des dessina-
teurs.
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flùmorc*. — Comme un g»iit.
CirieatuH de WilUtle {Iriioalel, IS dtosmbru ISBM).
CARICATURES FRANÇAIS
Dans cette caricature, la botte italienne, je l'ai
dit, tient sa place et, naiûretlement, Crispi rem-
plit l'office de cordonnier, à moins que la botte ne
lui donne des preuves non équivoques de son
mécontentement. C'était le sujet tout trouvé, le
sujet qui s'imposait pour la démission : l'Italie
envoyant promener, d'un coup de pied, ministre
et marchandise. Mais auparavant déjà, Willette
avait eu ■^'ecou^s à cette manière classique de
250 CRISPI EN CARICATURES
figurer la péninsule. En une composition aux
allures symboliques, il a représenté Crispi chaus-
sant Bismarck; un Crispi à la grosse tête, aux
yeux rçveurs, à Tatlitude interrogatrice. Antérieu-
rement aussi, Pilotell avait usé de la bot^é,
transformant le ministre en chien docile qui
apporte à son maître, féroce avaleur de provinces
et de royaumes, l'objet convoité. Ce « Crispi, tu
me bott^>4»» est bien le cri du gamin de Paris,
toujours à Taffùt de quelque irrévérence, toujours
prêt à lancer quelque pétard.
Dessinateur et poète, Gilbert-Martin, chaque
semaine, fait défiler sous les fourches caudines
de son crayon et de sa plume, événements et
hommes du jour. C'est ainsi que la « crispinade »
se trouve représentée dans son Don Quichotte en
une succession de planches coloriées. L'entrevue
de Caprivi et de Crispi, Le terrible accident de
M. Crispi, Après les jours gras, autant tle bons
tableaux comiques. Ce n'est pas seulement un
incident, un fait-divers illustré; c'est bien ï-éelle-
ment la dramatisation, ^a représentation drola-
tique d'un fait historique, en tenant compte du
caractère particulier des personnages.
Voici d'abord l'entrevue des deux ministres.
Oricatnre de Oilberl-Unrtln (Don Qvieioltf.lb noTcmbre 1890).
\
\
GARI€ATURES FRANÇAISES SUR CRISPI 253
Ici, la muse de Gilbert-Martin va servir à expli-
quer le crayon du même Gilbert-Martin. Un peu
de poésie comico-légère ue messied point en
pareil ^cas; surtout lorsque Tartiste joint à la
verve du caricaturiste la verve de Técrivain, et a
recours à la plume pour expliquer ce que son
crayon ne pourrait rendre en une seule image :
l'entrevue de CAPRIVI ET DE CRISPI
Naguère quand dans sa puissance
Bismarck trônait rogue et brutal,
Gomme une idole qu'on encense
II restait sur son piédestal,
A ses pieds il voyait la foule
Des adulateurs prosternés.
Et les grands se roulaient en boule
Sous ses talons éperonnés.
Dans l'orgueil ayant pris racine,
Jamais il n'aurait fait un pas
Au-devant des courbeurs d'échiné
Qui l'approchaient bien bas, bien bas.^
En ce temps-là, landerirette,
Qui n'est pas éloigné de nous,
Crispl, plus plat qu'une galette,
N'osait lui parler qu'à genoux.
Pauvre Grispi! sous l'œil du maître
Il abritait son pavillon,
Et son plus beau rêve était d'être
Le sapajou de ce lion.
Pour aller quêter son sourire
Et lui baiser le bout des doigts,
Avec transport le pauvre sire
Eût grimpé jusque sur les toits.
'22
25i CRISPI EN CARICATURES
Mais comme une étoile qui file,
L'astre de Bismarck s'est éteint;
Le monstre avait des pieds d'argile,
Il n'est plus ni flatté ni craint.
Perdu dans, un lointain nuage,
Exilé dans un sombre coin,
11 réfléchit sur le lâchage ' -
Et montre vainement le poing.
Son titre, son pouvoir, sa place,
Un autre occupe tout cela;
C'est C^privi qui se prélasse
Aux lieux d'où Bismarck s'écroula.
Et conformément à l'adage
Donec eris fortunatus,
CHspi lâche sans marchandage
Bismarck, comme un vieux prospectus.
Vive Caprivi! Quelle fête!
Au moins celui-là, moins grigou, ^
Ne va pas, par vanité bête,
Se poser en grand Manitou. '
Il sait rendre une politesse, ,
Et sans se croire compromis,
Il arrive en grande vitesse
Pour faire visite aux amis.
Pour le coup, Crispi s'émerveille.
Crevant d'orgueil, joyeux, ravi,
Lui, le sapajou de la veille,
Devient l'égal de Caprivi.
Il étreint son hôte, il l'inonde;
Et Caprivi, très esbroufTé,
A toutes les peines du monde
A ne pas en être étouffé.
Bismarck, que sa disgrâce exile
Et qui n'a plus qu'à se fouiller.
Rirait bien de ce vaudeville.
S'il avait le cœur à railler.
CaricBlora ds Gilbert-Mirtio (Ain Quiehotle. ' février 1S9I).
- \
)
CARICATURES FRANÇAISES SUR CRISPI 257
Mais, dans Timpuissance, il enrage
De n'être plus qu'un soliveau,
Et sur son douloureux naufrage,
On le voit pleurer comme un veau.
• ~^ Ch. Gilbbrt-Martin.
Laissons Bismarck pleurer et Crispi triomphera
Depuis novembre les événements ont marché.
Caprivi, modeste violette, cachant sa grandeur
dans une ohscurité propice, reste seul, dernier
niinistre officiel de la Triplice.
Après les jours gras, le carême. Les Italiens
nous ont montré le ballon Crispi dégonflé ; Gilbert-
Martin, lui, a trouvé le terrible accident arrivé au
dit signor. N'a-t-il pas, lui-même, qui le croirait!
crevé la grosse caisse à Taide de laquelle il
faisait en Europe si formidable tapage. Et, dès
lors, tout est enfoncé.
Ecoutez l'histoire véridique et lamentable arrivée
à un ténor italien trop grand admirateur de
Wagner, ce qui, en politique, peut avoir les plus
funestes conséquences :
l'horrible ACCIDEiNT DE CRISPI
Ciel! ô deuil! Est-il possible?
En vain on en voudrait douter;
Crispi, qu'on disait invincible,
Comme un bouchon vient de sauter.
/
258 CRISPI EN CARICATURES
Suivant jusqu'à la fin la trace
De Bismarck, qu'il singeait en tout,
Il a plongé dans la disgrâce
Et reçu le suprême atout.
Pauvre Crispi! Sa grosse caisse,
Avec quel zèle et quelle outrance
11 la faisait ronfler sans cesse
Dans le but d'embêter la France...
Ce Jupiter de pacotille,
Avec son tonnerre en fer-blanc
Dégringolé comme une quille,
N'a plus qu'à rester sur le flanc.
Et j'offre comme mausolée
A ce sous-Bismarck écharpi
Une grosse caisse fêlée.
Avec ces mots : Ci-gît Crispi!
Donc désormais, fini de rire. Bismarck st
Crispi, les deux compères des jours heureux, sont
réduits à la portion congrue. Les voici — dernier
acte — faisant piteuse mine devant un hareng.
APRÈS LES JOURS GRAS
Le Carnaval a clos son bec.
Voici maintenant le carême
Qui vient lui succéder, avec
Sa mine longue et son teint blême*
Après les galas savoureux
Et l'abondante boustifaille.
Les lendemains sont rigoureux;
C'est le revers de la médaille.
Ah ! certe ils ont longtemps duré - _
Les jours insolents de bombance
Où von Bismarck s'est empiffré
^ ' D'orgueil et de toute-puissance.
;
CiricstDre de CIlbeH-MirtiD (Osn Quichollr, M février IWl).
•\
^
CARICATURES FRANÇAISES SUR CRISPI 261
Il a duré longtemps aussi
Le grand carnaval de cocagne
Où Crispi, de niorgue farci,
A singé l'ogre d'Allemagne.
Mais pour ^abattre leur caquet,
On leur* rogné la pitance;
Tous deux ont reçu leur paquett
Et font désormais pénitence.
Autour des lugubres dîneurs
Régnent le vide et le silence ;
L'empressement des flagorneurs
Ne survit pas à l'opulence.
Plus de rampants valets de cour,
Le bras armé d'une serviette,
Et se disputant tour à tour
L'honneur de les changer d'assiette.
Plus d'encens, plus d'amis, "plus rien.
Les revers sont impitoyables,
Et de tout le prestige ancien
Il reste, hélas! deux pauvres diables.
destin louche et hasardeux.
Quand on croit tenir la victoire!
Un méchant hareng saur pour deux
Est la morale de l'histoire.
Bismarck lève un regard navré
Sur son compagnon d'infortune,
Et Crispi, défait, effondré,
A l'air plus béte que la lune.
Alors, dans le chagrin cuisant
De ce qu'on leur fendit l'oreille,
Tous les deux trinquent en disant :
« A la nôtre, ma pauvre vieille! »
Ch. Gilbbrt-M^in
262
CRISPI EN CARICATURES
Fermons la parenthèse ouverte pour ce& rimes
amu&antes empreintes d'un comique de bon aloi.
• t !?!■
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LES QUATRE PHASES D'UN GEUF HISTORIQUE
Composition inédite de Blas?.
La verve de nos caricaturistes est loin d'être
tarie, du reste. Voici Blass qui se présente, à
nouveau, devant nous, non plus le Blass du Pilori
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Composition inédite d« Blaa:
CARICATURES FRANÇAISES SUR CRISPI 205
et du Triboulety anecdotier au jour le jour, mais
un Blass inédit, trouvant une page nouvelle pour
les fables de La Fontaine, ou gravant sur des
œufs les traits du personnage historique aujour-
d'hui plus tondu que la dernière des coquilles.
Après les contemporains dans leur assiette, de
Gill, pourquoi ne verrions-nous pas les contempo-
rains d%Lns un coquetier? Que d'œufs à ^'^ober!
chose, à vrai dire, plus facile jjuc ^41 s'agissait
des personnages eux-mêmes.
La grenouille et le bœuf ont été servis [i bien
des sauces : il 4eur en manquait une, la sauce
Crispi-Bismarck que nous donne ici le crayon de
Blass. Combien ne serait-il pas curieux, à ce
propos, de rechercher l'influence exercée sur
l'image par les fables du bon La Fontaine, tant il
est vi^ai que les choses humaines restent éternel-
lement d'actualité. Celui que tenterait cette recher-
che à coup sûr nouvelle, trouvera sur les deux
animaux souvent anoblis une collection de des-
sins extraordinairement riche.
Que de personnages, en effet, ont été, depuis un
siècle, ainsi transformés par le crayon des dessi-
nateurs! Que de prédécesseurs de Bismarck et de
Crispi ont ainsi défilé dans cette amusante galerie,
23
266 CRISPI EN CARICATURES
jadis hommes d'État illustres, aiïjourd'hui par-
faitement oubliés. Que de figures bien en place
au second rang voulant se gonfler outre mesure,
éclatèrent ainsi piteusement, finirent comme
Crispi, pauvres grenouilles politiques, devant le
bœuf à la mode!
m
Ici plus précis que la plume, le crayon paraît
avoir vu juste : il donne dès aujourd'hui^l'appré-
ciation que, par la suite, Thistoire portera sur le
personnage dont les emphatiques déclarations
mirent plus d'une fois l'Europe en joyeuse
humeur..
Du Capitole à la roche Tarpéienne! Le voyage
classique pour les hommes d'État dégommés, sur-
tout lorsque leur lieu de séjour est Rome. On peut
s'y rendre en omnibus tout aussi commodément
que de la Madeleine à la Bastille, écrivait jadis le
TintamaiTe, mais le retour ne paraît pas s'effec-
tuer d'une manière aussi facile. Crispi vient, à
ses dépens, d'en faire l'expérience. Après avoir si
longtemps attendu l'appel de son numéro, après-
avoir vu passer devant lui, au grand complet,
tant de chars ministériels, il avait, enfin, escaladé
les marches qui conduisent au summum des hon-
neurs, mais les hauteurs sont traîtresses à ceux
Csrisalure de Blasa (Triboulel, S r^vrier ISeï),
268 CRISPI EN CARICATURES
qui craignent le vertige, et la plate-forme de la
gloire est étroite, si bien que, patatras, voulant
toujours monter, Crispi tumbavit et feùit pouf!
Adieu triples portefeuilles, honneurs, privi-
lèges !
Histoire lamentable crayonnée non sans humour
par Moloch en quatre petites images qui pour^
raient servir de leçon à tous les hommes d'Etat
présents ou futurs, et qui nous donnent un Crispi
au sourire narquois, à Tœil fin, à l'attitude très
italienne.
A ce Crispi bon enfant et quelque peu « far-,
ceur » succède le Crispi dégommé tombant.sous
le coup des accusations qui atteignent assez s6u-.
vent les hommes politiques déchus, encensés
outre mesure durant leur période de toute-puis-
sance.
Voici donc, après le Crispi des jours gais, un
Crispi de mélodrame courbant la tète sous les
foudres que lui lancent ses ennemis. Il était
blanc, il était lumineux; le voici noir, sombre et ■
plein d'effroi. Lui, mis en accusation ! Lui, le grand
patriote qui a tant fait pour son pays, lui qui fut
en quelque sotte l'éducateur, l'inspirateur de tous
les héros de Tindépendance ! Tant de noirceur
'§ '
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CAItUTCKZs Ti^y^-àlrîr •
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entre-l-elle daBsFkiBt Lvmân:'. tjts'j^. :<s '.-':«-
çoit qu'il recule iffm^iaiié-
Tel est l~boiHiBe tu ytr TjaLas*T)t irKj^âs^. vÀt
tui cours des «rént-
meots, soil aprêç
coup, al<HS que k
craroD n'étant pinç
serré de prés par
l'actualité, pent snt-
thétiser, résomer
ses impressions en
une seule forme
graphique.
09 reste l'imaee
n'entend . pas uni-
quement annoter les
événements au jour
le jour; maniée par
des hommes d'ob-
sen'ation elle vise plus haut, elle prétend, elle
aussi, dégager l'idée générale des choses. C'est, eu
quelque sorte, la philosophie de l'art sous sa
forme- satirique, le droit à la pensée graphique
réclamé contre ceux qui voudraient faire du
crayon un simple amuseur sans portée.
272 CRISPI EN CARICATURES
' /
Certes cet esprit de généralisation n'est pas
donné à tout le monde, mais il ne reste jamais
sans interprète dans le pays qui a eu Daumier,
Gavarni, Grandville, Cham. Et ici je trouve Tiret-
Bognet dont les compositions sur Crijspi, Bis-
marck et la Triple- Alliance, véritables tableaux
satiriques, peuvent être comparés à des articles
savamment étudiés.
Le dessinateur a vu en artiste et en philo-
sophe; entre ses mains le crayon est devenu une.
arme puissante et pleine d'esprit — ce qui ne nuit
jamais — dirigée contre le vent guerrier souf-.
flant à la fois du pays de Luther et du pays de
Dante, contre Taccumulation des canons ,^des^
obus et autres engins de destruction. Indirecte-
ment, il se trouve répondre aux attaques de l'ima-
gerie italo-germanique, à ces attaques mention-
nées ici même tendant à faire passer la France
pour l'alliée du cléricalisme.
Homme de progrès, il met à nu le complot
tramé par la Triple- Alliance monarchique contre
la liberté des peuples, il démasque les bons amis
de la paix tenant leurs assises secrètes autour
d'un tonneau de poudre, il montre Bismarck et
Crispi s'entendant comme larrons en foire pour
Caricature de Tiret-Bo^et {Petil Nalianat, août 1388).
CniSPI EN CARICATURES
prendre les faibles au trébuchet. Le chancelier de
la Mort estime que les souricières doivent être
ouvertes et non fermées, le monde étant peuplé
de gogos faciles à attraper, et il élève dans ces
principes son jeune ami Crispi, fort attentif au
spectacle qu'il sait devoir lui être donné.
Tiret-Bognet a fait ainsi de Bismarck une
CoDipositioD inédite ds TireL-Bognni.
V
CARICATIKES FRANÇAISES SUR CRISPI 277
manière de colosse, osant de sa prestance pour
enjôler la jeune Italie, la cajolant, la prenant sur
ses ^enoox, lui donnant à goûter aux ivresses de
la pipe germanique.
Vovez-le enlaçant à la taille la svelte Romaine :
on dirait Faust et Marguerite à travers les
champs, non pas ceux de la légende, mais des per-
sonnages rouveaux incarnant en eux les passions
et les idées du jour.
Bismarck-Satan, esprit infernal, représentation
vivante du mal sur la terre, tel apparaît celui qui
nous a ravi notre amie, notre alliée de Magenta
et de Solférino. Du reste rien de blessant pour
cette Italie au cœur volage, cette vraie dona
mobile en laquelle le zouave des jours de gloire
reconnaît son « ancienne ».
Italia fara da se : soit, mais alors, pourquoi se
ranger sous Torbite de Togre germanique!
Quoi qu'il en soit, c'est dans les belles compo-
sitions de Ïiret-Bognet qu'il faut voir lQ^véritaJ)lc
esprit français, hostile non pas à l'Italie, mais
aux politiciens oublieux dii passé ayant fait entrer
le pays dans cette constellation de la « Triplicc »
qui lui coûte si cher en argent et en honneurs.
Tout cela pour pouvoir parader autour de l'Ourse
24
CmSPI E,N CAKICATL-BES
majeure, pour s'entendre appeler puissaDce pré-
pondérante, pour faire parlie de la ligue des
potentats européens!
Loin d'oublier en quoi que ce soit le passé.
c'est, au contraire, au passé que fait appel le
crayon de Tiret-Bognel.
A l'Italie entraînée malgré elle dans une voie
contraire h son développement bistorique, il
oppose l'Italie d'autrefois si foncièrement fran-
çaise, et devant Crispi, conscrit prussien, s'en
allant, piteux, son casque sous le bras, il plante
(iaribaldi tenant fièrement en main ce drapeau
ComposiUoD ioédili de Tiret-Bognel.
CARICATURES FRANÇAISES
281
qui n'est pas un inconnu pour nous, 1c drapeau
à la noble devise : « En avant l'Italie pour l'huma-
nité! n le drapeau des peuples et de la solidarité
internationale.
1890 ne pouvant, malgré tout, effacer dans les
cœurs français 1 839 et 1 8*70 : voilà le sens, voilà la
portée des images ici reproduites. Elles montre-
ront au moins à l'Italie que les esprits distingués,
que les crayons individuels tiennent à repousser
- toute solidarité avec les barbouillages sans nom
de certaines feuilles... publiques.
Bismarck et Crîspi, tous deux se sont-ils assez
joués de nous! Tous deux ont-ils assez tendu
pour nous la corde des provocations, agité le petit
\
282 CRISPI EN CARICATURES
jeu des incidents de frontières I Guignol-Bismarck
qui n'est un secret pour personne, même pas
pour les Italiens, puisque le Fischietto en a sou-
vent montré les poupées.
A notre tour, jouons avec leur tête : si « jeu
de main est jeu de vilain », du moins cette façon
de toucher aux profils augustes sera bien inno-
cente. Elle ne fera tomber aucune tête avant
l'heure et, grâce au génie inventif de Trewey
« Tombrophile », les enfants pourront s'amuser à
silhouetter sur la muraille Bismarck et Crispi.
Bismarck et Crispi, du temps de leur toute-
puissance deux points noirs à l'horizon; aujour-
d'hui, de par Trewey dont les doigts habiles
tiennent en main toutes les célébrités, deux pro-
fils du royaume des ombres !
Crispi ne saurait s'en plaindre. Lui qui aimait
tant son ami Ménélik, fatalement devait finir en
figure du noir continent. L'histoire ancienne avait
Scipion l'Africain : l'histoire moderne possédera
Crispi le Négus.
XI
\
QUELQUES CARICATURES ÉTRANGÈRES
Crispi sous le crayon des caricaturistes allemands, autrichiens,
suisses, anglais. — Vignettes du Kladderadatsch. — Com-
ment les Viennois représentent le chancelier de fer. —Crispi
et le Nebelspalter. — Le Crispi gentleman des Anglais. —
On demande une caricature africaine.
L'Italie est une « grande puissance », je le veux
bien, d'autant que cetfè grandeur lui coûte assez
cher pour ne pas rester purement fictive ^ mais il
ne faudrait pas en conclure que Crispi est un
homme universel, car en dehors de Tltalie et de
la France, sa personnalité paraît avoir peu occupé
l'image. Contrairement à Bîsmarck il reste local,
ce .^ui caractérise bien son rôle : personnage
dirigé et non dirigeant. Quant à sa notoriété fran-
çaise, elle provient de ce fait que la France a vu
en lui un ennemi.
Donc qu'il cherche à étonner le monde par ses
actions d'éclat — un mythe comme le fameux plan
Trochu — ou qu'il voyage ^ travers les capitales
284 CRISPI EN CARICATURES
européennes, à Vienne ainsi qu'à Berlin, il reste
inconnu. De-ci, de-là, une petite vignette et c'est
tout.
Le voici aux côtés de son souverain, dans la
capitale du nouvel empire allemand. Il a assisté
à de^' fêtes, à des entretiens. officiels, on lui a fait
des ovations. Bismarck, coram populo^ lui a serré
la main. Bien certainement, les journaux vont au
moins lui consacrer quelques vignettes allégori-
ques. Ouvrez Kladderadatsch, Ulk, Berliner Wes-
pen, Lustige Blœtter, rien : pas le moindre petit
Crispi, pas le plus petit fond de chapeau conique.
Le moment n'est pas à la caricature, il est vrai;
mais l'allégorie, elle, ne perd jamais ses droits.
Donc, ce silence peut paraître singulier,
La vérité c'est que Crispi pèse peu dans la
balance de la Triplice.
Quelques vignettes du Klndderadatsch sont,
cependant, particulièrement intéressantes, d'abord
par leur facture aujourd'hui très artistique — des
bois traités avec grand soin — ensuite par la par-
faite ressemblance du personnage, soit qu'on le
costume en brigand plus ou moins calabrais, soit
<ju'on l'habille en fonctionnaire prussien. On ne
saurait moins faire pour un ministre de la Triplice.
ARlCATU/fiES ÉTRANGÈRES
Chose assez caractéristique, les dessinateurs
allemands le placent rarement aux côtés de Bis-
marck, et, fait plus singulier, ne le représentent
jamais ai^ prises avec la France. En revanche,
on verra, à propos des affaires africaines, appa-
raître Crispi et l'Angielerre ; uij côté que les
caricaturistes français ont absolument négligé.
Partout aussi, se montrent l'inévitable botte —
on ne peut y échapper — et, «quelquefois, les sou-
venirs garibaldiens, allusions aux principes de
l'ancien Crispi, brûlant en 1890 ce qu'il adorait
en 1860. C'est à cet esprit que répond la vignette
286 CRISPI EN CARICATURES
du Kladderadatsch, le tout-puissant ministre se
précipitant lui-même à bas des escaliers. Ceci vise
du reste Fexpulsion du journaliste Grûnwald cor-
respondant de la Frankfurter Zeitung — organe
anti-bismarckieji — qui, comme ses confrères du
Figaro et de Y Agence Havas, ayant déplu au die-
tateur, s'était vu signifier un arrêté d'expulsion.
Le Kladdei^adatsch, en un amusant
article, concluait que le véritable ex-
pulsé c'était Crispi^ouffletant ainsi
tous ses principes libéraux
d'autrefois, les jetant par-
dessus bord avec une dé-e
sinvolture sans exemple,
après avoir, au préalable, crispise mettant lai-H.ême à
bandé les yeux à la Justice ^ p°/^" (Cest-à-dire donnant
J — -^ lui-même un démenti a ses
et à la Liberté. principes).
[Kladderadatsch^ avril 1890.)
D'Allemagne passons en
Autriche, Les journaux à grandes caricatures co-
loriées paraissent ne s'être guère souciés du
signor Crispi, et rarement, bien rarement, le spiri-
tuel Figaro — noblesse oblige! — lui accorde
quelques petites vignettes, quelques petits sujets
d'actualité. Mais ici, Juch tient le crayon et l'on '
sait avec quelesprit, avec quel sens esthétique il
CARICATURES ETRANGERE
manie cet outil, entre ses mains toujours arme
redoutable. Juch qui a trouvé pour représenter
certains personnages nombre de créations amu-
santes et typiques appartenant dès aujourd'hui
à l'arsenal de la caricature, nous montre quel-
quefois aux cdtés du ministre italien un singulier
chancelier de fer; et ce
bonhomme a obtenu un
tel succès que les gamins
de la cité du Daoube
s'amusent à le charbonner
sur les murs, comme les
gamins de Paris crayon-
naient, autrefois, la poire
Louis-Philippe.
Le chancelier de fer se ("sa'", novembre is9o.)
changeant en poêle de fer, ce n'est pas seule-
ment une ressemblance fortuite, c'est encore une
piquante allusion à la réalité, d'autant plus que
ce poêle personnifie à la fois l'homme et la"fonc-
tion. Après Bismarck, Caprivi. Quelquefois aussi
ce poêle prend tournure; il se donne des gestes
et des attitudes ; des points viennent animer la.--
physionomie, et alors le chancelier de fer s'huma-
nise. Crispi l'homme fort, le plous pouissant
L'Entrevue de Milan.
CRISPl EU CARICATURES
homme d'État du monde, soulève le poèlc comme
une plume légère. Au besoiif il jonglerait avec,
donnanl ainsi devant l'Europe étonnée, une repré-
sentation de gymnastique diplomatique.
Comme indication générale l'on peut dire que
les quelques rares cari-
catures relatives aux
affaires italiennes trou-
vées dans les journaux
autrichiens ne sont fa-
vorables ni à Crispi ni
à l'Italie. Le person-
nage n'est guère prisé
et le pays parait tou-
Yieui rfll6 de mopdiMte. , jOurS SB SOUVeuir quC
[J^ijaro, 7 février 1891.)
la monarchie piémon-
taise s'est constituée aux dépens de l'Autriche.
La Suisse, qui s'occupe assez souvent de l'Italie
— elle ne saurait oublier l'irrédentisme dont les
vues menacent le Tcssin — a toujours fait preuve
dans ses caricatures d'une sympathie fort modérée
à l'égard du « trois-poils >> italien, don Ciccio.
Étant pour la liberté des peuples, elle ne pouvait,
cela Ta de soi, se montrer favorable aux meneurs
de la Triple- Alliance. Le Nebelspalter,' dont le»
(,!ieliellpaller, 7 sepleœbi^ ISSS.)
^
caricatures obtinrent ici-même, l'année dernière,
un si grand succès, et dont les dessinateurs ne
manquent ni d'esprit ni de talent, a consacré plu-
sieurs grandes pages à la néfaste politique de sa ,
voisine. Le Crispi vu par les crayons helvétiques
est toujours d'une ressemblance assez exacte quoi-
Les célébrités du jour.
que le visage soit un peu bouffi, quoique la phy-
sionomie générale soit empreinte de la bonhomie
particulière aux hommes d'État suisses. Combien,
à ce propos, ne serait-il pas curieux pour un
obseiMHteur, de rechercher tes rapprochements
existant entre les types italien, suisse et savoisien^
292 CRISPI EN CARICATURES
tous trois étant personnifiés par la grosse mous-
tache tombante!
Souvent le Nebehpaller a été caustique à l'égard
du « signorini Grispi » qu n aime à représenter
en petit bambin tenu à la main par Bismarck, le
grand précepteur et « éleveur de ministres ».
Quand on lança le canard d'une entrevue Carnot-
Crispi, il publia une caricatufe — Carnot tendant,
de la Corse, la main à Crispi — au-dessous de
laquelle se lisait la légende suivante :
Crispi. — Êtes- vous seul, mon cher Carnot?
Carnot. — Non, j'ai quarante journalistes à mes
trousses; mais ne vous effrayez point, je les ai
lâchés.
Celte « Crispini-carnotade » finit comme elle
avait commencé, par la chasse aux... canards.
Dernier Crispr: le grand homme de la Trinacrie
vu parles Anglais. J'ai déjà fait observer à propos
de mon Bismarck en 'Caricatures combien peu
rimage anglaise s'occupait des personnages étran-
gers, quelle que soit leur renommée, tant que
ces personnages n'intéressaient pas d'une façon
directe la politique britannique. Je ne reviendrai
pas sur ce point. *^
m
Deux ou trois têtes, quelques vignettes relatives
CARICATURES ÉTRANGÈRES '293
aux affaires africaines, tel est le bilan de la cari-
cature anglaise sur Crispi, caricature fort bien
dessinée, comme le] montreront à nouveau les
images ici reproduites.
Le Moonshine s'est, entre tous les journaux, créé
294 CRISPI EN CARICATURES
une spécialité des grandes pages consacrées aux
célébrités — petits croquis toujours amusants —
et des portraits-charge publiés sur la couverture
même dans un croissant-omnibus. Ces derniers
constitueront dans leur genre une collection
absolument unique, aussi précieuse pour la phy-
sionomie des hommes politiques, que les grands
portraits en couleur de la Vanity F air on de la
Revue Illustrée. Ces portraits à peine chargés
rappellent par plus d'un point les contemporains
de Gill mis dans leur assiette.
Tel est donc le comte Crispi dessiné par les
Anglais — plus rien, on le voit, de don Giccio ou
de Giispino — toujours correct, toujours parfait
gentleman, même aux côtés de Garibaldi; un
Crispi habillé à la dernière mode, coupe bri-
tannique, conservant cependant une physionomie
bien personnelle quand il figure en intimité avec
le bouledogue germanique. Prenez mon vin,
goûtez ma bière! Echange de bons procédés,
politique internationale, fruit de la Triple-
Alliance !
Si Crispi n'a pas fait comme Bismarck le tour
du monde, il peut se consoler en songeant que,
partout, il a été apprécié à sa juste valeur . II. ne
CAHICATUBES ÉT[IA^GË[IES 295
manque à sa célébrité qu'une seule chose, diffi-
cile à trouver, malheureusement, une caricature
africaine.
Fuïssc-t-il la rencontrer! Ménélik veuille la lui
fournir 1
{KhdJemdaltch. déoei
/'
/
DOCUMENTS POUR SERVIR A L'ICONOGRAPHIE
DE CRISPI
PORTRAITS-CHARGE
Fortrait-charge par Luqus dans ■ la Caricature ■
{3 novembre 188B).
Portrait- charge dans le - Hoonshine ■ de Londres
(1" septembre 188S).
FRANCE
[Carlcaliirea de Blass et Roland).
30 octobre 1881. Le banquet de Turin. Va brindisi à la Crispi,
— par Blass. (Voir page 341.)
8 janfier 18S8.- la Posture de Tejsserenc de Borl, Il signor
Crispi : Monsieur l'ambassadeur de la République, je proroge
»o Ire traité de deux mois, c'est loui ce que je peux faire pour
vous, — par Blas9.
:298 CRISPI EN CARICATURES
15 janvier 1S88. La Révocation du duc de Torlonifi, syndic de
Boîne. Crispi : L'excellentissima signor duca doit savoir qu'on
ih'est pas impunément l'ami du pape. Allez-vous-en! — par
Roland.
22 janvier 1888. Marianne : Vous avez beau, signor Crispi,
vous coller sur l'œuf les trois cheveux de Bismarck, vous ne
serez jamais, à mon sens, un homme à poil, ^ par Blass. (Voir
page 238.)
26 février 1888. Marianne aux triples alliés : Ouvrez donc
l'œil, mes petits vieux! vous allez voir que mon ours mosco-
vite exécute le maniement d'armes mieux qu'un soldat prus-
sien.
4 mars 1888. Le Jouet de l'Année (Bismarck faisant tourner,
-entre deux remparts de baïonnettes, une roue sur laquelle se
trouvent Crispi et John Bull), — par Chassegal.
15 juillet 1888. Crispi : Casus belli Ttiboulet : Oui, il caso ë
bello..., par Roland. (Voir page 30a?)> *^
12 août 1888. Triboulet : Tu as de la chance d'avoir afîaire à
Ja R. F. C'est avec ça que mon roi répondrait à tes provoca-
tions, — par Roland. (Voir la planche ci-Contre.)
19 août 1888. Dansons! Dansons! La Francepaiera les violons!
(Bismarck dansant avec Crispi costumé en Italienne), — par
Roland.
2 septembre 1888. Crispi : Dis-moi donc, je te prie, 6 Moïse,
comment tu 't'y es pris pour te tirer de la mer Rouge! —
par Roland.
16 septembre 1888. Une leçon de mandoline chez M. de Bismarck,
Attention, ou je tape sur les doigts. (Voir page 228.)
16 décembre 1888. Bismarck chaussant la botte italienne que
lui essaie Crispi, — par Willette. (Voir page 246.)
n mars 1889. La dernière veste du signor Crispi. Est-ce bien
la dernière?... — par George Coutan.
2 juin 1889. {.Le roi d'Italie part pour Berlin avec Crispi»
2. A leur arrivée ils prennent la livrée de la maison de Hohen-
zollern. 3. Pour égayer l'Empereur et Bismarck ils jouent des
airs napolitains. 4. Rentrés à Rome ils passent une revue de
leurs troupes, qui leur tournent le dos, — par Guydo.
5 octobre 1890. Ce bon monsieur Crispi. Bas les pattes! vos
•crispinades sont trop intéressées, vieux galantin ! — par Blass.
(Voir page 245.)
8 février 1891. Voyons^ Crispiy vous n*avez donc plus d'atout?
(Crispi et Bismarck jouant aux cartes), — par Blass. (Voir
page 266.)
Triioulel. — Tn as de la ctaince d'avoir sITaire i Is République Fra>n-
{tiie. C'est STBc jb que mou toi répoudrait à tes proTocalions.
CurioatUTe de Roluod' (Triboulet, 13 août 1S88).
300 CRISPI EN CARICATURES
15 février 1891. La politique de Crispi, — par Blass.
22 mars 1891. Le Krach Crispi, Pourquoi se plaindre? Voici
un actif assez respectable (Crispi s'en allant avec un sac d'écus,
et laissant à son successeur des têtes de morts), — par Blass.
LE PILORI (Caricatures de Blass).
22 janvier 1888. Politique italienne, (Voir page 224.)
12 février 1888. Kss, Kss^ Kss. (Bismarck lançant Crispi et
rAutriche en chiens sur la France et la Russie.) ^
29 juin 1890. La quadruple alliance. L'AHemagn^ embrasse
l'Angleterre, l'Angleterre embrasse l'Autriche, l'Autriche em-
brasse ril6die,c'est le quadruple baiser de la quadruple alliance.
o octobre 1890. Aumône à Crispi. M. Crispi a besoin d'argent;
il flatte la France, les opportunistes s'y laissent prendre.
(Voir page 242.)
8 février 1891. La chute de Crispi. En moins d'un an, Bis-
marck et Crispi par terre, ça va mal pour la Triple-Alliance,
7— par Vignères.
LE DON QUICHOTTE (Caricaturcs de Gilbert-Martin).
25 février 1888. Il signor Crispi. (Bertrand et Raton.)
15 juin 1889. Le concours international de Gymnastique.
Bismarck sur le trapèze, tenant Crispi entre ses dents.)
19 avril 1890. 1^ dernier exploit du signor Crispi. (Crispi
expulsant d'Italie le corresprwidant de V Agence Havas et celui
de la Frankfurter Zeitung.)
18 octobre 1890. Le discours de M. Ci:ispi. (Crispi, sur une
branche d'arbre, présente un discours à lu France en lion, à
l'Italie en loup, au pape en renard.)
14 février 1891. Après les Jours gras : Bismarck et Crispi.
(Voir page 258.)
LA SILHOUETTE {Coricatures de Moloch).
8 juin 1890. Crispi faiseur d'empereurs!!! Encore un petit
coup de pinceau, et, comme empereur africain Votre Majesté
f>ourra faire la pige avec Dinah-Salifou.
10 août 1890. Métempsycose politique. (Crispi figure dans
une planche de transformations.)
30 novembre 1890. Les élections italiennes. L'Italie : Oh! mon
y
CuicBtare da Halind ITriboiilel. 15 juiUet tSSSj.
302 CRISPI EN CARICATURES
Crispi, tu m'as ruinée, déconsidérée, et je meurs de faim.
Mais je te trouve beau et je t'aime.
8 février i89i. Cinspilotade : La botte de Damoclès. (Voir
la planche ci-contre.)
LA NATION, journal quotidien {Caricatures de Gilbert-Martin),
?5 février 1888. L'élève fait honneur à son maître. Bravo, mon
petit Italien, voilà qui est déjà pas mal. encore un peu d'ap-
plication, et ça y sera tout à fait! Incident de Florence. (Voir
page 232.)
1888. Tous deux bien logés. Une barrière, deux barrières, il
n'y a pas comme ça pour faire aller le commerce! Quand les
grands font des sottises, c'est « Populo » qui les paie. Bravo,
signor Crispi!
LE CHARIVARI.
25 avril iS^O^Crispi e la comare. Frère... il faut mourir! (La
mort montrant à Crispi les tombes d'Andrassy et de Tisza), —
par Draner.
a octobre 1890. Monsieur Crispi..., il y a un journaliste
français qui vient interviewer monsieur.
— Français!... donnez-moi un képi!... (Crispi est encore coiffé
du casque allemand, il vient sans doute de recevoir un en-
voyé d'Allemagne ; dans le fond on voit plusieurs uniformes
de rechange), — par Henriot.
21 octobre 1890. Cris pi-Crampon. (L'opinion publique arra-
chant Crispi qui se cramponne au fauteuil de la présidence),
— par Baric.
16 février 1891. Rudement sec, votre macaroni!
— Monsieur, c'est son espèce : le macaroni Crispi... ainsi
nommé parce qu'il ne veut pas filer.
23 février 1891. H me semble qu'on applaudit mon succes-
seur.
— Qu'est-ce ça peut vous faire, signor Crispi î Aplati comme
vous l'êtes, vous devriez bien sentir que vous ne remonterez
jamais sur la corde. (Crispi, costumé en saltimbanque^ des
bandages au bras et à la jambe, regarde un danseur de corde
qui tient un énorme portefeuille en guise de balancier. Sur une
affiche on lit : Théâtre politique. La Triple-Alliance. Exercices
d'équilibre financier), — par Draner.
^
Crispilotade.
Li botte de Dumoclès.
Caricature de Molocb (£a SithoutlU, 8 «mer 1891).
304 CRISPI EN CARICATURES
«
LA BOMBE.
2 juin 1889. L'Arme au pied. (Crispi et Humbert en chiens
que l'empereur d'Allemagne lance sur un gâteau de Savoie et
sur un bouquet de violettes de. Nice. Un squelette revêtu de
l'uniforme français sort de dessous terre tenant à la main un
papier sur lequel on lit : « C'est le sang français versé à
Magenta, Palestro, Solférino, etc., qui a fait ton trône en fon-
dant l'unité italienne »), — par Paul de Semant.
LE GRELOT {Carîcatures de Pépin),
4 mars 1888. Un Quiproquo, ou la grande colèrede « il Rufiano
Crispi-n. (Crispi conduisant derrière lui à la frontière française
un groupe de femmes. Sur un écriteau on lit : Douanes fran-
çaises. Impôt sur les génisses italiem^es : 30 francs.)
15 octobre J888. Guillaume II au pays des r..... (Crispi y
figure).
30 juin 1889. La Triple- Alliance à l'Hippodrome. Comment
cela finira-t-il? (L'Autriche en cheval ayant sur son dos l'em-
pereur d'Allemagne en lion; Crispi en ch4en; derrière, Bismarck
en écuyer.)
17 novembre 1889. La cigale et la foutvni. (Crispi, en chan-
teuse des rues, tenant à la main un papier sur lequel on lit :
Nouvel emprunt italien, 500 millions. Derrière lui, Bismarck,
en chiffonnier, vient demander l'appui de la France.)
15 février 1891. Au^ grands maux les grands remèdes, (Crispi,
en chef de brigands, assistant au crochetage de la Banque
de France.) Légende : Désormais il ne nous reste, et nous ne
sommes pas les seuls, étant donné la situation actuelle, qu'une
porte de sortie : déclarer la guerre à la France, prendre ses
coffres-forts d'assaut ou faille faillite. {Gazette de Venise,
18 janvier 1891.)
LA JEUNE GARDE {Caricaturcs de Tartarino).
9 octobre 1887. Sympathique entrevue. (L'Italie b le der-
rière à Bismarck); au-dessous on lit : Cris pi! quel dévoue-
ment! -^ par Germinal.
2 septembre 1888. Quichotte-Bismarck et Rossinante-Crispi.
Hue, cocotte! (Bismarck à cheval sur Crispi.)
3 août 1890. Les affaires italiennes. A la rue les gêneurs.
(L'opjnion publique jetant Crispi par la fenêtre.)
/
ICONOGRAPHIE DE CRISPI 305
12 octobre 1890. // signor Cris}n, eTaprès natute : Je crois la
marchandise de mauvais aioi (Pot de miel dont l'ombre est
censée donner 'la silhouette de Crispi).
1 mars 1891. Actualité (Crispi allant rejoindre Bismarck au
rencart).
/'
LE TBOUPiER (Cancatwes de Gustave Frison).
N" 44 (1888). Chien savant italien dressé en liberté par Mein
Herr von Bismarck, Cet animal intelligent court, saute, fait
Texercice à la prussienne, et lève la patte au premier comman-
dement. (Bismarck tenant en laisse Crispi en chien.)
N* 46 (1888). Les Italiens en Afrique. Crispi : Les Anglais
nous ont fourré dans un guêpier dont nous sortirons diffîcile-
mefit. — L'Anglais : Pendant ce temps-là les guêpes du Soudan
nous laissent tranquilles en Egypte.
N° 47 (1888). VEntr^vue de Bismarck-Crispi (Crispi consultant
la somnambule Bismarck).
N*55 (1888). VEntrevue de Rome. Adorable! elle sent le linge
sale... — Oh, mon rêvel il parfume le saucisson à l'aiL.. —
Crispi : Les imprudents, ils vont faire pleurer notre Santa
Madone.... (Entrevue entre le Roi d'Italie et l'Empereur d'Alle-
magne.)
N* 164 (1890). La guénson de la phtisie. En vérité, mon cher
Crispi, voilà une malheureuse petite femme qui travaille trop
et que vous faites crever de faim! Entre nous, si elle en
réchappe, ce serait grâce à un régime sérieux, que vous,
Crispi, vous ne lui donnerez jamais; il lui faudrait la liberté!...
N» 175 (1891). Les Brancardiers de la Triple- Alliance. Qui de
trois ôte un, reste deux!...
' LE COURRIER FRANÇAIS.
1888. La mia figlia. M. Bonnat en était très content, — par
Forain... (Crispi présente l'Italie à Bismarck assis devant lui,
dans un fauteuil.)
26.
V
306 CRISPI EN CARICATURES
^
ITALIE
EPOCA, à Gênes (Journal quotidien),
28 juin 1890. Dissolution.,, pour lapatHe. (Crispi aide l'Autri-
che à étrangler la société irrédentiste « Pro Patria ». — L'Italie
pleure dans un coin.)
3 septembre 1890. La loi est égale pour tous. (Crispi conduit
en prison par deux gardes civiques. Dans le coin K gauche est
un placard sur lequel se trouve l'article 90 du nouveau code,
relatif aux voix achetées ou obtenues d'une façon illégale dans
les élections.)
28 septembre 1890. Le bouc émissaire de la tribu de Juda.
(Crispi jetant des pierres à Seismit-Doda, ex-ministre des
finances.)
9 octobre 1890. Le grcind mystificateur^ fabricant de bulles,.,
de savon. (Voir page 144.)
22 octobre 1890. La politique du pendule. (Crispi figure le
balancier d'une horloge remontée par ja corruption, la cupi-
dité, le despotisme.)
26 octobre 1890. La pomme prohibée, (Crispi, en Eve, veut
cueillir une pomme sur laquelle on lit: Kassala. Autour de l'ar
bre portant cette pomme est enroulé un serpent personni-
fiant l'Angleterre.)
I novembre 1890. La fête de tous les Sajnis, (Crispi, en mou-
che venimeuse, grimpe après l'Italie. En haut on voit les têtes
de Garibaldi, Mazzini et Manin. Dans le bas un bersaglier, un
soldat français et un franc-tireur contemplent ce spectacle.)
5 novembre 1890. Aide-toi, le ciel t'aidera, (Pendant la période
électorale, Crispi, sous l'égide des chefs de la Tri pie- Alliance,
achète les électeurs et leur fait comprendre de voter pour les
alliés. Au bas, on lit : Je m'aiderai moi-même.)
7 novembre 1890. Hypnotisme politique. (Un magnétiseur est
monté sur une boîte portant : Élections 1890. Il lance son
fluide sur Crispi et sur Kalnocki.)
II novembre 1890. Le Passé et le Présent, (Épisodes de la vie
^de Crispi.)
12 novembre 1890. LHmmense banquet de Turin, (Crispi se
moque des maçons occupés à agrandir l'entrée de la salle du
ICONOGRAPHIE DE CRISPI 307
grand hôtel de l'Europe (hôtel où eut lieu le banquet), car il
estime qu'aucun local ne sera jamais assez vaste pour con-
tenir son immense personnalité.)
22 novembre 1890. Le Cirquef Crispi : Exercices électorçLux.
(Crispi fait sauter à des cavaliers une barrière sur laquelle on
lit : Élections. Le premier cavalier, Ântonelli, tombe en sau-
tant la barrière.)
23 novembre 1890. La Grande Journée. (Un médecin politique
fait à l'Italie l'opération césarienne : il lui extirpe la tête de
Crispi. Le sang est recueilli dans des vases portant les mots :
Afrique, Triple-Alliance, Banqueroute, etc.)
9 décembre 1890. La camisole de Fraricesco Grispi. (A gauche,
Crispi ligotté dans sa camisole de force regarde en désespéré
le portefeuille de la présidence du Conseil suspendu aux
branches d'un arbre sur lequel on lit : Pouvoir. A droite, il
s'est débarrassé de ses entraves et atteint le portefeuille qu'il
convoitait.)
12 décembre 1890. Vaccord dans le Cabinet entre les chiens
et le^ chats. — La démission de Giolitii. (On voit une rangée
de niches figurant les ministères : celui de la guerre est repré-
senté par un chat en furie; celui de la marine par un boule-
dogue à l'air bonasse; celui de l'instruction publique par un
chien endormi; celui de l'agriculture par un angora à l'air
calme, celui du trésor (nouvelle création crispinienne) par un
rat. Crispi chasse avec le pied le chien Giolitti, et flatte le
dogue Grimaldi, placé élans la niche figurant le ministère des
Finances. Un autre petit chien sur lequel on fit ; « Grâce, Jus-
tice », regarde Crispi en le suppliant. (Voir pour Giolitti et
Grimaldi la gravure de la page 17.)
25 décembre 1890. La Crèche politique. (Crïspi et Biancheri
présidant à la naissance de la XVIII* législature sous la pro-
tection de la majorité de la Chambre, représentée par un âne,
un bœuf et autres bestiaux, ffansjes nues, l'apothéose de la
Triple-Alliance. Autour de la crèche, le peuple italien affamé
et protestant.)
3 janvier 1891. Ce que verra 1894. (Le Temps, sous la figure
de M. de Rudini, tient d'une main sa faux, de l'autre un fil
auquel est suspendu Crispi au-dessus d'un profond abîme. Une
main sur laquelle on lit : Le Peuple^ se prépare à couper le fil
avec les ciseaux de l'indignation.)
7 janvier 1891. Ce que Crispi a trouvé dans les hottes de Noël.
(Crispi, en polichinelle, tient d'un air songeur' une botte de
laquelle sort le nouveau député Imbriani. Dans un coin, 1^
308 CRISPI EN CARICATURES
bon génie lui montre que les bons seront récompensés et les
méchants punis.)
20 janvier 1891. La Crise ouvrière et le Gouoemement. (Voir
page 128.)
2 février 1891. La Crise minisUrielle. (Des souris sur les-
quelles on lit : agriculture, finances, trésor, guerre, etc., sont
chassées par un balai sur lequel est écrit : « Volonté du pays. »
Une de ces souris figure Crispi.)
3 février 1891. La'î>emière de don Ciçdo* Ferme, ferme, tu
finiras par être enfermé à ton tour. (Crispi, écrasé sous le vote
de méfiance de la €hambre, est obligé de céder la place à la
droite libérale et donne sa démission.)
8 février 1891. La Crise. (Voir page 154.)
11 février 1891. Crispi en Carnaval et Crispi en Carême. (Voir
page 138.)
14 février 1891. Le Carême. (Crispi en prêtre donne les cen-
dres aux nouveaux ministres, ses successeurs, en leur disant :
« Souvenez-vous que vous n'êtes que poussière et que vous
irez en poussière. » Il leur impose pour pénitence l'expiation
de ses propres péchés, c'est-à-dire de faire des économies
auxquelles personne ne pensait sous sa dictature.)
15 février 1891. L'assiette au beurre... parlementaire bHsée.
(La chute de Crispi a rendu aveugles les députés — ils ont un
bandeau sur les yeux — qui assomment sans distinction les
anciens ministres, amis ou ennemis.)
27 février 1891. Restitution. (Les têtes de Crispi et de Bis-
marck attachéeà à la môme chaîne voient avec épouvajite l'em-
pereur d'Allemagne rapporter à la France l'Alsace et la
Lorraine.)
6 mars 1891. Ministère vieux, ministère neuf. (Crispi, à la tête
d'une bande, essaie de forcer une porte sur laquelle on lit :
« Ministère ». Dans un médaillon on voit un char portant le
notfveau ministère qui montre à la foule des pancartes avec
le mot : « Economies ».)
28 mars 1891. Le retour d'Antonelli. (Antonelli est chassé
à coups de pieds par un noir tenant à la main un sac d'écus.
Crispi, qui veut voler à son secours, est retenu par l'Italie qui
lui tire l'oreille.)
Voir également les colleclions du Pasquino (Turin), du Fis-
chietto (Turin) du Don Chisciotte (Rome), journal créé par les
ICONOGRAPHIE DE CRISPI
309
gàllophiles spécialement en vue de renverser Crispi, de la
Rana (Bologne), et de tous les journaux à caricatures. On
trouvera des -portraits de Crispi dans le volume GarihaUli et
son temps et dans Vlllusirazione Jtaliana.
L'imagerie populaire a également produit de nombreux por-
traits enluminés entourés de faisceaux de drapeaux et autres
attributs. (Voir, notamment, une grande pièce ayant |>onr
légende : Album délia Conciliazione.) '
Don Ciccio se transformant en symbole vivant de la Trinacrie.
{Don Chisciotte, 4 novembre 1890.)
/
;rview Crispi-Saint-Cère (traduction en images).
{Bon Chiiciolle, 3 octal)» 1890.)
TABLE DES GRAVURES
CLASSÉE PAR PAYS
Frontispice : Mon ancienne!!! composition de Tirel-
Crispi dans ses diverses transformations
II. — AVANT- PBOPOa.
1. Crispi parlant pour Rome
2. A propos du ■ Bismarck en caricatures
'i. L'auteur présentant h. Bismarck Eon-volume..
4. Portrait- charge de l'auleur .'
m. -
s, Crispi en écu y er présentant Grimaldi au public.
6. Crispi androgyne. . . .-.
312 TABLE DES GRAVURES
7. L'Italie vue par les dessinateurs allemands 31
8. Crispi et Bismarck cajolant la France 33
9. La France et Tltalie se donnant l'accolade sur mer. 34
10. Crispi conduisant la barque de l'Italie vers la France. 35 '
11. La France et la Russie avec la Triple-Alliance (deux
planches) 39
12. Crispi faisant le porte-monnaie de la France...^... 41
13. Crispi présentant à la France sa tête sur un plat.... 42
14. La France et l'Italie discutant sur les traités de com-
merce 44
15. Crispi agitant les marionnettes franco-italiennes 46
16. Crispi offrant son cœur à la France 48
n. Profil de crânes : Bismarck et Crispi 53
18. Bismarck et Crispi retirés des affaires 55
19. Bismarck émergeant de l'urne électorale allemande. 57
20. Crispi vu à travers les lunettes de la France et du
« Secolo » .' 59
21. Crispi d'après un ancien portrait 63
22. Crispi rasé par le Figaro. 65
23. Crispi charmeur ^ 67
24. Crispi d'après une des dernières photographies 69
25. Crispi faisant la cour à l'Afrique 73
26. Crispi sous toutes les coutures 77
27. Crispi indien ; 80
28. Crispi enfariné ayant retourné sa veste 81 -
29. Crispi sur son char romain : . 85
30. Crispi bulgare, tripolitain, marocain 87
31. Crispi soldat en Afrique 88
32. Crispi prêtre 89
33. La coiffure Crispi 90
34. Crispi ministre universel 91
3o. Crispi-César mettant sa couronne de nuit 92
36. La nouveauté du jour 93
37. Crispi César, puis Néron 97
38. Crispi Machiavel, Guignol, Gendarme 99
39. Crispi jongleur , 103:
40. Crispi et Sarah Bernhardt. 105.
41. Crispi dans « Rigoletto » . .". 108. '
42. Crispi dans le « Trouvère «» 109*
43. Crispi en gouvernante 111
44. Crispi en matamore 111
45 et 46. Crispi tête de Turc (deux planches) 114
47. Crispi-Damoclès...» 117
TABLE DES GRAVURES 313
48. Crispi charlatan et Tanniversaire du Statut.... 121
49. Crispi envoyant sa tête à la droite. 123
50. Les députés implorant Crispi pour les élections 124
51. Crispi chef^uisinier , 125
52. Crispi brandissant ses foudres au Sénat 127
53. La crise ouvrière et le gouvernement 128
54. Crispi donnant congé aux députés 131
55. Histoire de don Ciccio et de Joséphine (suite de six
petites images) 132
56. Crispi mettant au pas les oies capitolines 137
57. L'arrivée du maître 138
58. Crispi en carnaval et en carême T. 139
59. Crispi interdisant le Figaro 141
60. Crispi gendarme faisant la chasse aux... canards.... 143
61. Crispi faisant des bulles de savon 145
62. Crispi domptant le cheval Montecitorio 147
63. Crispi vendangeant la vigne des élections 149
64. De l'Olympe à la cuisine 151
65. Crispi conduisant la liberté au clou . . . T 154
66. La Crise , 155
67. Chute de Crispi 159
68. Crispi perroquet prenant des leçons d'allemand 165
69. Crispi regardant si les trois cheveux lui poussent.. 166
70. Crispi pourvu des trois cheveux 167
71. Crispi roi de cœur et Bismarck roi de carreau 168
72. Crispi et Bismarck soutenant le monde 169
73. Trois têtes sous le même poil 171
74. La Triple-Alliance tirée par ses trois cheveux 173
75. Crispi ayant endossé la houppelande de Bismarck.. 175
76. Crispi recevant une veste des mains de Bismarck... 176
77. Crispi et Bismarck musiciens au concert Européen. 177
78. Crispi, Bismarck et Mirabeau 179
79. Crispi ayant retourné sa veste de 1860 180
80. Crispi adorant Bismarck 181
81. Crispi à sa toilette.... 183
82. Provisions pour le voyage à Berlin 185
83. Crispi en route pour Berlin 187
84. Don Achille veillant sur Crispi 191
85. Crispi recevant de Bismarck une seconde capote... 197
86. Crispi et Caprivi faisant échange d'uniformes 199
87. Hommages de Caprivi à Crispi prima ballerina 201
88. La prière de Crispi 207
89. Crispi l'Africain et l'Italie 209
27
314 TABLE DES GRAVURES
90. Crispi-autruche couvant l'œuf africain. 211
91. Les amours africaines de Crispi 215
92. La visite des Marocains à Crispi 217
93. Le trône du roi Ménélii^ 218
94. Crispi ballon captif .' 219
95. Crispi et Bismarck dans l'intimité 221
96. Crispi en bas-relief 297
97. Crispi-Trinacrie 309
98. Crispi et l'interview Jacques Saint-Cère 311
99. Crispi rappelant la Chambre 320
IV. — CARICATURES FRANÇAISES.
100. Politique italienne (Crispi-polichinelle), par Blass... 225
101. Les Crispinades de Crispino, par H. de Sta 227
102. Leçon de mandoline chez M. de Bismarck 229
103. L'élève Crispi copiant son devoir, par Gilbert-Martin. 232
104. Crispi, portrait-charge j^ar Luque 235
105. Incident de Florence 239
106. Le banquet de Turin, par Blass... 241
107. Aumône à Crispi, par Blass 243
108. Ce bon monsieur Crispi, par Blass 245
\ , 109. La botte italienne, par Willette.. 246
110. Crispi, tu me bottes!, par G. Pilotell 249
m. L'entrevue de Caprivi et de Crispi, par Gllbert-
x^ Martin 250
112. Le terrible accident de M. Crispi 254
113. Après les jours gras, par Gilbert-Martin 258
/ 114. L'œuf Crispi, par Blass 262
115; La grenouille et le bœuf, par Blass 263
116. Les soirées de Friedrichsruhe, par Blass 267
117. Du Capitole à la roche Tarpéienne, par Moloch 268
118. Mise en accusation, par Moloch 271
119. Amours allemandes, par Tiret-Bognet 272
120. Ça doit être du propre! par Tiret-Bognet 274
121. Les amis de la Paix, par Tiret-Bognet 275
122. Bismarck, composé par Trewey, à l'aide de l'ombre
des mains 278
123. Adieux à Crispi, par Tiret-Bognet 278
124. Crispi, composé par Trewey, à l'aide de l'ombre des
mains 281
125. Crispi plantant le drapeau italien à Zula, par Roland. 299
/^
y
TABLE DES GRAVURES 315
126. Casus belli ! par Roland 300
127. Crispilolade, par Moloch 302
V. — CARICATURES ALLEMANDES, AUTRICHIENNES, SUISSES, ANGLAISES.
128. Cpispi et John Bull se disputant l'Afrique 285
129. Crispi se renversant lui-même 286
130. L'Entrevue de Milan 287
131. Crispi parti, l'Italie mendie à nouveau 288
132. Mourez de faim, braves Italiens, mais criez : « Vive
la Sainte-Alliance ! » 289
133. Crispi et Bismarck (2 croquis) . . , 291
134. Crispi dans son quartier de lune 293
135. Crispi ressemelant la botte italienne 295
y
N
TABLE DES MATIÈRES
Avant-propos. — Esprit de ce livre. — L'impartialité est
la règle de l'hislorien. — Quelques documents pour Bis-
marck en caricatures. — De l'utilité du document gra-
phique 1
I. — QUELQUES PARTICULARITÉS DES CARICATURES ITALIENNES.
Liberté de la caricature en Italie. — Violence des carica-
tures contre Crispi. — Différence des genres. — Deux
particularités de la caricature italienne : l'androgynat
et les réminiscences romaines H
IL — LA FRANCE ET l'ITALIE VUES PAR LE CRAYON
DES DESSINATEURS.
Susceptibilités italiennes: — Origine des rancunes franco-
italiennes; historique de la question. — Quelques mots
sur les caricatures contre Napoléon III. — L'Italie ne
peut pas en vouloir à la France des caricatures qui
sont faites partout contre elle dans le même esprit. —
Personnification de la France par les dessinateurs ita-
liens : le type de Nana. — L'Italie grande dame, la
France « dame capricieuse ». — Attitude et sentiments
de Crispi à l'égard de la France 23
III. -— BISMARCK ET CRISPI.
Diversité des deux types. — L'association des deux
noms est la suite de l'entrevue de Varzin. — Même
318 TABLE DES MATIÈRES
renversés, ils n*ont entre enx aucun point de ressem-
blance 51
IV. — LES PORTRAITS DE CRISPI.
.^J'ormation et accentuation du type. — Grispi en portraits
dessinés. — Grispi observé par M. Jacques Saint-Cère
et par M. Narjoux. — Fantaisies humoristiques du Pas-
quino sur la tête de Grispi 61
V. — l'image et CRISPI AVANT 1887.
Pauvreté de l'image avant 1880. — Ni portraits ni carica-
tures , 79
VI. — LES CARICATURES PERSONNELLES SUR CRISPI.
Grispi-Gésar. — Grispi-Ghrist. — Tout le monde Grispi...
Grispi partout. — La coiffure Grispi. — Grispi seul
député. — Grispi seul ministre. — L'homme-Grispi. —
Le cigare Grispi. — Grispi et sa couronne de nuit. —
Grispi-gendarme 83
VII. — LES CARICATURES SUR CRISPI • ITALIEN ».
Les banquets et les discours, caractéristique de la poli-
tique crispinienne. — Garicatures du Pasguino et du
Fischietlo. — Grispi jongleur et comediante. — Le Grispi
de 1860 et le Grispi de 1890. — Les satires du Fischietto,
Luttes avec les Ghambres. — La caricature est surtout
dirigée contre Grispi personnellement; elle ne crée pas
de types. Grispi et Biancheri. — Grispi tout-puissant;
Grispi expulseur. — Grispi considéré comme le tyran
de l'Italie. — Grandes compositions vengeresses de
VÉpoca 101
VIIL — LES CARICATURES SUR CRISPI « ALLEMAND ».
M"* Giccia pnma donna de la « Triplice ». — Le perroquet
germanique. — Don Gicéîo et les « trois poils » de Bis-
marck. — Trois têtes sous le même poil. — La Triplice
tirée par ses trois cheveux. — La houppelande de Bis-
TABLE DES MATIÈRES 319
marck et la veste de don Ciccio. — LUI et lui. — « Mon
ami » Bismarck. — Le départ solennel pour Berlin
raconté par le Don Chisciotte, — Don Ciccio à Berlin
voulant rendre à l'Europe un service exemplaire. '— De
l'inconvénient d'apprendre l'allemand comme un per-
roquet à l'aide d'un « Manuel ». — Otto von Crispi. —
« Mon ami » Caprivi. — L'entrevue de Milan.. 163
IX. — LES CARICATURES SUR CRISPI « AFRICAIN ».
Historique de la question africaine. — Don Ciccio et sa
« belle étoile d'Italie ». — Don Ciccio couvant l'œuf
africain. — Ménélick notre « amik ». — Son entrevue
avec don Crccio. — La visite des Marocains au musée
« Crispi ». — Le trône de Ménélick. — Crispi dans ses
rôles multiples , 20S
X. — LES CARICATURES FRANÇAISES SUR CRISPI.
Esprit des caricatures dirigées contre Crispi. — Bismarck
représente le drame, Crispi la comédie. — Pas de Crispi
sans Bismarck. — Types du personnage. — Un portrait-
charge par Luque. — Les caricatures du Don Quichotte^
du Pilori, de la Silhouette, — Verve des dessinateurs.
— Quelques compositions originales : l'œuf Crispi par
Blass. — Les événements politiques traduits et expliqués
par l'image. — Tiret-Bognet et la Triple-Alliance. —
Conception philosophique de ses caricatures. — Bis-
marck et Crispi obtenus à l'aide de la silhouette des
mains, par F. Trcwey 223
XI. — QUELQUES CARICATURES ÉTRANGÈRES.
Crispi sous le crayon des caricaturistes allemands, autri-
chiens, suisses, anglais. — Vignettes du Kladderadatsch,
— Comment les Viennois font le chancelier de fer. —
Crispi et le Nehelspalter. — Le Crispi gentleman des
Anglais. — On demande une caricature africaine 283
Crispi rappelant la Chambre,
(Alm. de la Bana, 1390.)
CouLOHHiins. ~ Imp. PAUL BAODARD.
DQ 556.C7 0e
... Crl«pl, BMmarcK bI la Tri
Sianlord Univorsiiy Llbrarie»_
3 6106 039 978 21
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DATE DUE 1
STANFORD UNIVERSITY LIBRARIES
STANFORD, CAUFORNIA 94305